Mémoires d'un pays
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Le Pacte de famille

Le premier lieutenant-gouverneur du Haut-Canada, John Graves Simcoe, a tenté de reproduire ici les institutions et les structures de son Angleterre natale. Il voulait asseoir en Amérique du Nord britannique l’Église anglicane et la hiérarchie sociale rigide de la Grande-Bretagne. Des hommes fortunés et influents, dont beaucoup étaient des Loyalistes de l’Empire-Uni, ont été nommés à l’assemblée exécutive et législative et ont reçu de grandes étendues de terre. En 1812, la deuxième génération de cette classe dirigeante arrivait de la Grande-Bretagne. Des hommes comme John Beverly Robinson et John Strachan ont été invités à se joindre au « Pacte de famille », cercle élitaire dont les membres et leurs descendants avaient droit aux postes prestigieux, aux meilleures terres et aux plus grands avantages.(15)

Pendant que les Loyalistes de l’Empire-Uni se dirigeaient vers le Nord et le Canada, un autre groupe les imitait. Les quakers, qui étaient demeurés neutres pendant la Révolution américaine, subissaient maintenant les répercussions de leur neutralité. Contrairement aux Loyalistes, les quakers n’ont pas reçu de terres ou de récompenses pour leur loyauté. Et quand il y avait octroi de terres, celui-ci était assujetti à des conditions précises comme les superficies à défricher chaque année, les chemins à construire et les impôts à payer.(16)

Un petit groupe de Loyalistes, amis du lieu du lieutenant-gouverneur John Graves Simcoe, ont été récompensés par l’octroi de vastes étendues de terre aux limites de la localité de York. Ils ont été nommés par favoritisme au sein des organes législatif et exécutif du gouvernement. Ces postes de commande se transmettaient d’une génération à l’autre.(17)

Comme le ressentiment à l’égard du « Pacte de famille » allait en augmentant, alimenté par William Lyon Mackenzie, leader du mouvement du Haut-Canada, les quakers se sont joints au mouvement, même s’ils préconisaient l’agitation légitime plutôt que la violence. Nombre de partisans du Pacte de famille se méfiaient des quakers, mettaient leur loyauté en doute et les soupçonnaient fortement d’être influencés négativement par la république des États-Unis.

Le sentiment anti-quaker était particulièrement fort dans le canton de Yarmouth, situé dans le district ontarien de London. Les quakers n’étant pas disposés à servir dans la milice, leur loyauté est apparue encore plus douteuse. Ils en ont payé le prix lorsque leurs jeunes hommes ont refusé de s’entraîner. On leur a imposé des amendes que les militaires ont perçues en nature (porcs, couvertures, montres) lors de razzias dans les fermes quakers.

Les militaires harcelaient également les quakers en les sommant de comparaître en cour pour des motifs futiles. Dans un cas extrême, un quaker a dû parcourir trente milles pour se présenter devant un juge près de London, en Ontario. Il était accusé d’avoir fait flotter un drapeau américain de la fenêtre de sa chambre à coucher. Lorsque l’objet du délit a été présenté au juge, celui-ci a constaté qu’il s’agissait d’une chemise rayée que l’homme avait mise à sécher.(18)

Les quakers critiquaient de plus en plus la milice, le Pacte de famille et la rigidité de la structure de classe. George Lawton, immigrant anglais qui avait constitué dans le canton de Yarmouth un groupe baptisé « les Patriotes », a exploité cette opposition. Ses discours et sa voix ont exalté l’esprit combatif de bien des jeunes quakers.

Faisant fi des principes de leurs pères et de leurs grands-pères, des quakers ont pris les armes de la rébellion. Joshua Doan, un quaker du comté de Yarmouth, près de London, en Ontario, a été un de ceux qui ont pris la tête de la rébellion avortée de 1837. Il a plus tard été jugé et pendu pour le rôle qu’il y a joué.

Joseph Gould, membre des quakers d’Uxbridge, était un partisan de la première heure de William Lyon Mackenzie. Il insistait toutefois sur la nécessité d’améliorer la situation par des moyens pacifiques et l’agitation politique. Lors d’une des dernières réunions organisées par Mackenzie, Gould a soutenu qu’il n’était pas temps de déclencher une révolution violente et qu’il fallait patienter. Les extrémistes parmi les rebelles l’ont traité de lâche et ont mis en doute sa loyauté à la cause.

Quelques jours plus tard, Gould se rendait à une réunion à la taverne Montgomery, escorté par quelques rebelles. Ce rassemblement s’est soldé par la mort du colonel Moody qui était tombé sur l’attroupement de rebelles devant la taverne et avait tenté de se rendre à Toronto pour prévenir ses habitants du danger. Cette nuit-là, les rebelles qui descendaient la rue Yonge se sont heurtés à un groupe de Loyalistes. Après un échange de coups de feu, les rebelles se sont dispersés et ont tenté de fuir. Joseph Gould était parmi les personnes arrêtées. Cinq semaines plus tard, il était condamné à la déportation en Australie, mais comme de nombreux autres rebelles, il a ensuite été gracié par l’anglais Lord Durham.(19)

John George Lampton, premier comte de Durham, a été nommé gouverneur général et haut commissaire de l’Amérique du Nord britannique par le gouvernement anglais. Sa mission consistait à rédiger un rapport décrivant les deux rébellions dans le Haut et le Bas-Canada. Le rapport Durham a été déposé le 4 février 1839. Il recommandait de nombreuses mesures auxquelles les rebelles eux-mêmes aspiraient : gouvernement responsable, élection de représentants et abolition du Pacte de famille si honni.(20)

Malgré la sympathie générale que les quakers éprouvaient pour la cause des rebelles, seulement deux d’entre eux ont joué un rôle de premier plan dans la rébellion : Joshua Doan et Joseph Gould. Le premier a été pendu pour sa participation, et le deuxième, gracié, a été élu 17 ans plus tard représentant du Nord de l’Ontario.