Mémoires d'un pays
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La prise d’otages en Iran / Le subterfuge canadien

Pour nombre d’entre nous, l’Iran est immanquablement associé à la crise des otages qui s’y est déroulée à partir de novembre 1979 et qui a duré 444 jours; nous revoyons les images d’étudiants brûlant le drapeau américain et détruisant l’ambassade des États-Unis. L’ayatollah Khomeyni, tout de noir vêtu, ressemblait à s’y méprendre au personnage diabolique de « la Guerre des étoiles », film qui faisait fureur à l’époque. Revenu d’exil en France, ce religieux a déclaré une guerre sainte contre les États-Unis. En fait, les rapports entre les États-Unis et l’Iran remontaient à près de quarante ans en arrière, à l’époque de la Deuxième Guerre mondiale. Ce sont ces rapports qui allaient mener à la prise d’otages et à ce qu’on allait appeler « le subterfuge canadien ».

Pendant la Deuxième Guerre mondiale, l’Iran a acquis une importance stratégique pour les alliés, non seulement à cause de ses énormes réserves de pétrole qui ne devaient pas tomber aux mains de l’Allemagne nazie, mais aussi parce que l’Iran était devenu un important corridor que les Américains empruntaient pour approvisionner en armes l’Union soviétique. À la même époque, le peuple iranien s’était élevé contre Mohammad Reza Pahlavi, le shah d’Iran, et l’avait forcé à s’exiler en Afrique du Sud.

En 1944, le shah d’Iran est mort en exil en Afrique du Sud. Son fils de 22 ans est retourné en Iran avec la bénédiction des forces d’occupation alliées, et le règne des Pahlavi a repris. Le shah devait compter sur l’appui des États-Unis pour se maintenir au pouvoir, et après la guerre, l’influence des Américains en Iran s’est accrue. La présence militaire américaine s’affirmait à mesure que la guerre froide s’intensifiait. L’Iran n’était plus considéré comme un corridor vers l’Union soviétique, mais comme une forteresse contre l’invasion du communisme. Le régime du nouveau shah s’est avéré non moins corrompu que celui de son père.

En 1953, la résistance de plus en plus forte au régime du shah a été personnifiée par le leader de l’opposition Mohammad Mossadegh, qui avait accédé au poste de premier ministre de l’Iran en 1951. Mossadegh était manifestement hostile au shah. Les États-Unis, craignant que le premier ministre ne devienne trop puissant, ont confié à la CIA la mission d’organiser des manifestations massives contre lui et de le déloger de son poste. L’implication des États-Unis dans la politique intérieure de l’Iran a reçu comme nom de code l’« Opération Ajax ».

En 1964, l’assemblée législative iranienne accordait aux soldats américains cantonnés en Iran et à leurs familles l’immunité contre les poursuites dont seuls les diplomates jouissaient normalement. Le peuple iranien était offusqué que les soldats américains puissent violer ses lois impunément. L’un des opposants les plus farouches à cette mesure législative était l’ayatollah Khomeyni, leader musulman chiite. Il a accusé ceux qui approuvaient cette loi, y compris le shah lui-même, d’être des traîtres à l’Iran. Le shah ne pouvait pas prendre le risque que ce puissant guide religieux soit emprisonné. Il pouvait toutefois le déporter, et c’est ce qu’il a fait. Khomeyni a dû s’exiler en Turquie. Le 4 novembre 1964, Khomeyni jurait de retourner un jour en Iran et de rendre la monnaie de leur pièce au shah et aux États-Unis. Pendant toutes les années 1970, le shah s’est maintenu au pouvoir grâce au soutien des États-Unis. Mais l’opposition contre le shah honni et son puissant allié se faisait plus violente. En 1978 et 1979, les villes d’Iran ont été le théâtre d’émeutes de plus en plus fréquentes. L’ayatollah, sentant que le temps de revenir approchait, vivait maintenant à Paris. Il a lancé une proclamation exhortant au renversement du shah et de l’impopulaire régime Pahlavi.

Le 16 janvier 1979, le shah, affaibli par le cancer, son épouse, sa famille et un petit groupe de partisans montaient à bord d’un Boeing 707 de la Royal Iran et quittaient le pays. Le shah espérait pouvoir trouver refuge aux États-Unis, mais le président Jimmy Carter a indiqué sans équivoque qu’il n’était pas le bienvenu. Le shah en a donc été réduit à se déplacer d’un pays à un autre, résidant temporairement en Égypte, au Maroc, aux Bahamas, à Panama et au Mexique. Pendant ce temps, l’ayatollah Khomeyni retournait en Iran et en devenait le chef suprême. Comme conséquences immédiates, les États-Unis se sont vu interdire l’accès au pétrole iranien, un contrat de ventes d’armes de sept milliards de dollars que les États-Unis avaient signé avec l’Iran a été annulé et, le 14 février 1979, les forces révolutionnaires de l’ayatollah ont occupé l’ambassade américaine à Téhéran. Les États-Unis ont annoncé le retrait de tout leur personnel encore en Iran.

Même si les États-Unis n’avaient pas l’intention d’aider le shah à reprendre le pouvoir, ils l’ont laissé entrer sur leur territoire le 22 octobre 1979 pour des raisons médicales. Les Iraniens ont interprété ce geste comme une indication que les Américains soutenaient encore leur vieil allié. Le 4 novembre, 3 000 étudiants iraniens prenaient d’assaut l’ambassade américaine et prenaient en otage les 66 Américains qui s’y trouvaient. Ils ont relâché les Noirs parce qu’ils estimaient que ceux-ci avaient été victimes d’oppression aux États-Unis, et les femmes parce qu’il n’était pas question de faire la guerre contre elles.

Dans la confusion de la prise d’otage, six Américains ont tout simplement quitté l’ambassade à pied. Ils se sont cachés pendant quatre jours avant de trouver refuge à l’ambassade du Canada. La situation à Téhéran était très tendue. L’ambassadeur du Canada, Ken Taylor, savait que si les Iraniens apprenaient qu’il cachait des Américains, ils considéreraient le Canada comme un ennemi et son ambassade serait attaquée. Il a communiqué avec les autorités à Ottawa pour leur exposer la situation. Ottawa a approuvé la décision de Taylor de donner refuge aux Américains et a immédiatement élaboré un plan pour les évacuer. Il a fallu obtenir de faux passeports canadiens et attendre 79 jours car les Américains se faisaient passer pour des visiteurs. Finalement, le 28 janvier 1980, les six Américains ont quitté le pays par avion. Le personnel canadien les a imités peu de temps après. Le 6 janvier 1981, après 444 jours de captivité et une tentative de sauvetage infructueuse, les otages étaient libérés. Ce jour était le dernier pour Jimmy Carter à la présidence des États-Unis. Après la libération des six Américains, le monde a appris le rôle que les Canadiens avaient joué dans cette affaire. Après son implication dans la prise d’otage, le Canada ne s’est plus perçu comme un pays neutre, mais comme un intervenant actif.