Mémoires d'un pays
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General History

 

 Obstacles

Les immigrants hongrois de la première vague se sont établis dans les Prairies, décrites comme la « dernière et meilleure partie de l’Ouest » par les agents d’immigration qui essayaient d’empêcher des immigrants éventuels de se diriger vers les États-Unis. Parmi ces agents, qui touchaient une prime pour chaque nouveau venu qu’ils réussissaient à attirer dans les Prairies canadiennes, un des plus fourbes était Paul Oscar Esterhazy. Il était à la solde du Chemin de fer du Canadien Pacifique et était officiellement mandaté par le gouvernement fédéral pour attirer les immigrants au Canada, en particulier les Hongrois.(8)

Parcourant la Hongrie, il distribuait des brochures et prononçait des discours dans les villes et villages. Il ne tarissait pas d’éloges sur les Prairies canadiennes et se disait investi de la mission d’établir une « petite Hongrie » sur les terres fertiles de l’Ouest canadien. Il parlait du sol riche, des terres gratuites et des perspectives d’avenir. Il a ainsi réussi à attirer dans les années 1880 quelques centaines de colons dans ce qui allait devenir l’établissement d’Esterhazy, en Saskatchewan. Ces premiers arrivants étaient les précurseurs de ceux qui allaient fonder dans les Prairies huit collectivités hongroises, dont la population atteignait 8 000 habitants au début de la Première Guerre mondiale.(9)

Ce qu’Esterhazy se gardait bien de dire, c’est que pour cultiver le sol fertile, il fallait d’abord le débarrasser des forêts et des broussailles qui le recouvraient. Les collectivités étaient isolées. Esterhazy, par exemple, était situé à 25 milles du chemin de fer le plus proche. Le comte d’Esterhazy passait également sous silence les hivers des Prairies durant lesquels la température baissait régulièrement à quarante degrés au-dessous de zéro. Pour survivre, les colons devaient littéralement s’enfouir dans des huttes de terre qui leur servaient d’habitations, parfois pendant plusieurs années. Plus tard, ils construisaient des maisons avec les arbres qu’ils abattaient en défrichant.

Ces premiers colons ont persisté et prospéré. Ils ont été parmi les premiers à récolter du blé dans les Prairies canadiennes.

Vingt ans après l’arrivée des premiers colons à Esterhazy, l’établissement était florissant. Des églises et des écoles avaient été érigées, et la mécanisation permettait de récolter plus de blé.

Les fruits de ces années de labeur ont cependant été gâtés par la Grande Crise des années 1930. Le prix du blé a chuté, et les fermiers qui réussissaient à produire une récolte devaient la vendre à si bas prix qu’ils ne récupéraient même pas le coût des semences. Pour les pionniers des Prairies, la crise économique a bientôt été suivie d’une seconde catastrophe : la sécheresse en Saskatchewan et au Manitoba.

Après dix années de sécheresse, la terre qui avait été défrichée et cultivée pendant près d’une génération s’est transformée en poussière. Les vents et l’érosion éolienne qui ont suivi ont emporté la riche couche arable superficielle. Incapables de rembourser les emprunts qu’ils avaient contractés pour acheter leur ferme, l’équipement et les semences pendant les années de prospérité, des milliers de fermiers des Prairies ont dû renoncer à leurs lots de colonisation et se diriger vers les villes. De nos jours, sont encore visibles les traces de ces propriétés abandonnées, témoins silencieux de rêves brisés.

Après la Deuxième Guerre mondiale, une deuxième vague d’immigrants hongrois est arrivée au Canada. Certains fuyaient la destruction causée par les Allemands, d’autres voulaient échapper à la menace soviétique. Ce groupe comptait des membres de la classe moyenne et des professions libérales. Leur situation financière s’est détériorée ici car une bonne partie de leurs qualifications professionnelles n’étaient pas reconnues. Ils entendaient également dire que leurs amis restés en Hongrie et possédant des qualifications similaires n’étaient pas lésés par le régime soviétique, comme ils s’y attendaient, mais au contraire prospéraient. Ce groupe ne s’est jamais réellement acclimaté au Canada, et bien de ses membres considéraient que leur séjour ici n’était que temporaire.

Après la révolution de 1956, 37 000 réfugiés hongrois ont afflué au Canada.10 En général, ils étaient jeunes et avaient fait des études universitaires. Leur attitude sociale et politique était influencée par les 12 années d’occupation soviétique. Même si nombre d’entre eux étaient farouchement pro-hongrois et anti-soviétiques, la plupart ne s’identifiaient pas aux communautés hongroises de l’Ouest canadien. Ils avaient vécu 12 années d’oppression stalinienne, ce que les Canadiens hongrois ne pouvaient comprendre.

Même si le Canada leur assurait la liberté politique, nombre de réfugiés étaient déçus du fait que les qualifications professionnelles qu’ils avaient acquises en Hongrie n’étaient pas reconnues ici. Pour obtenir cette reconnaissance, beaucoup de réfugiés ont dû étudier pendant plusieurs années. Cette vague d’immigrants hongrois qui a déferlé après la révolution de 1956 devait être la dernière. Depuis, le Canada n’a accueilli chaque année que quelques centaines de Hongrois.

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