Mémoires d'un pays
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General History

   Obstacles

Même si deux juifs – dont l’un était du côté des Français, et l’autre, commandant en second du général Wolfe – ont joué des rôles clés lors du siège de Québec, les juifs n’étaient pas autorisés à s’établir en Nouvelle-France avant que les Britanniques ne prennent le contrôle du Québec.

La famille Hart comptait parmi les premiers colons juifs au Bas-Canada. Aaron Hart était membre de l’état-major du général britannique sir Jeffery Amherst, qui a pris Montréal en 1760. Hart a ensuite organisé seul le commerce des fourrures à Trois-Rivières. Il y a si bien réussi qu’il est devenu l’homme le plus riche de l’Empire britannique à l’extérieur de la Grande-Bretagne. En 1807, son fils Ezekiel a été élu à l’assemblée législative du Bas-Canada. Lors de l’ouverture de la session, Hart a insisté pour prêter serment sur l’Ancien Testament. Pendant trois semaines, le chaos a régné au sein de l’assemblée, les députés se levant l’un après l’autre pour dénoncer Hart et affirmer qu’un juif n’avait pas le droit de siéger comme député. Ils alléguaient que les juifs attendaient la venue du messie, qu’ils ne pouvaient donc pas prêter serment d’allégeance à un royaume terrestre, qu’ils étaient un peuple errant sans vrai foyer. Les députés ont voté à 21 contre 5 pour l’expulsion d’Ezekiel Hart de l’assemblée.

En mai 1808, Hart s’est présenté pour une deuxième fois et a été réélu à l’assemblée législative. Mais l’antisémitisme persistait, et les députés l’ont expulsé de nouveau. Cette fois, l’assemblée a proposé l’adoption d’un projet de loi interdisant en tout temps à un juif de siéger à un parlement. Le gouverneur général, sir Henry Craig, est intervenu dans le débat juste avant que le projet de loi ne soit entériné. Soutenu par une pétition de la communauté juive, il a dissous le parlement.
L’antisémitisme a persisté dans le Bas-Canada durant plusieurs années, à un point tel qu’Ezekiel Hart a dû renoncer à sa carrière politique. Fait étonnant, vingt ans plus tard, en 1832, la même assemblée a adopté un projet de loi que l’on a appelé la « grande charte des juifs » et qui accordait à ces derniers les mêmes droits et privilèges qu’aux autres citoyens. En votant cette loi, le Canada devenait le premier pays de l’Empire britannique à émanciper juridiquement les juifs. Au moment où cette loi a été adoptée, il n’y avait au Canada que 107 juifs.(10)

Le Canada a connu des jours sombres pendant cette période lorsque le St. Louis, paquebot de luxe, a quitté Hambourg, en Allemagne, le 15 mai 1939. À bord se trouvaient 907 juifs allemands qui cherchaient désespérément un refuge en raison de la persécution dont ils étaient victimes dans leur pays. Le paquebot a entrepris un triste pèlerinage en remontant les côtes de l’Amérique du Nord, en quête d’une terre d’asile. Le navire a été refoulé dans chaque port où il a fait escale, y compris au Canada. Le directeur de l’Immigration, F.C. Blair, s’est dit « catégoriquement opposé » à l’admission des passagers du St. Louis. Il craignait surtout que ce navire ouvre la voie à l’arrivée massive de nombreux autres juifs. « Aucun pays, a-t-il ajouté, ne peut ouvrir ses portes assez grand pour accueillir les centaines de milliers de juifs qui veulent quitter l’Europe; il y a des limites à tout. ». (11)

Le St. Louis a dû retourner en Allemagne et remettre le sort de ses passagers entre les mains d’Adolf Hitler qui a ainsi pu justifier le traitement qu’il réservait aux juifs en affirmant qu’aucun pays n’était disposé à accueillir les passagers du navire.

Après la Deuxième Guerre mondiale, le Canada a ouvert ses portes aux « personnes déplacées » en Europe. C’est ainsi que 40 000 survivants des camps nazis ont pu trouver refuge ici. De nos jours, les immigrants juifs ne sont pas victimes de discrimination, mais l’épisode du St. Louis est un sombre rappel de la ségrégation dont les Canadiens sont capables.

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