Mémoires d'un pays
Episodes Série Home


 

 

La grève générale de Winnipeg

Au printemps 1918, la grogne s’installait au sein des syndicats de Winnipeg, mécontents des restrictions salariales, des conditions de travail médiocres, de l’inflation endémique et des sacrifices qu’on leur demandait de consentir pour l’effort de guerre. Pour la première fois au cours de ce siècle, l’économie était frappée par une inflation rampante variant de 40 à 60 %. Les industriels, tout en empochant d’énormes profits, soutenaient que les travailleurs étaient ingrats et que tous les bons ouvriers participaient déjà à l’effort de guerre.

En avril 1918, les conflits de travail latents ont éclaté au grand jour lorsqu’un différend entre le conseil municipal de Winnipeg et certains de ses employés a donné lieu à une grève. Pendant que les édiles municipaux se demandaient s’il fallait autoriser ces employés à débrayer, des milliers d’autres travailleurs, syndiqués ou non, ont cessé le travail par solidarité envers les employés municipaux. Ottawa a dépêché un représentant pour qu’il agisse comme négociateur. Les demandes des grévistes ont été exaucées. On venait de prendre conscience de la puissance des syndicats.

En juillet de la même année, les facteurs dans tout le Canada se sont mis en grève. Les syndiqués dans l’Est en sont rapidement venus à une entente, mais leurs homologues de l’Ouest ont tenu bon, tant et si bien que le ministre des Postes a dû se rende à Winnipeg pour y rencontrer les dirigeants syndicaux. Il a accédé à un certain nombre de leurs demandes. Le sentiment de puissance des travailleurs s’intensifiait avec chaque point gagné.

La sanglante guerre mondiale a finalement pris fin en novembre 1918. Pour le gouvernement de sir Robert Borden, le bilan était lourd : 500 000 soldats de retour au pays, des dizaines de milliers d’anciens combattants blessés, 60 000 soldats tombés au champ d’honneur et 300 000 ex-travailleurs des fabriques de munitions désormais au chômage. On a organisé des défilés pour les soldats démobilisés, mais une fois la fête terminée, les anciens combattants ont compris que la gratitude à laquelle ils s’attendaient en retour de leur sacrifice n’était pas au rendez-vous. On croyait que nombre d’entre eux avaient été endoctrinés par les Bolchevistes. Les craintes inspirées par la récente révolution russe et le renversement du tsar, en 1917, hantaient les pensées des grands industriels canadiens.

En mars 1919, 239 chefs syndicalistes se sont réunis à Calgary. Les résolutions qu’ils y ont adoptées dénonçaient la censure, réclamaient la journée de travail de six heures et la semaine de travail de cinq jours et critiquaient le mode de gouvernement par décret.

Plus important encore, les délégués ont convenu qu’il fallait créer « One Big Union » (un syndicat unique et puissant) pour donner plus de poids à leurs revendications. Si la plupart des syndicats canadiens faisaient preuve de militantisme, ceux de Winnipeg étaient carrément hostiles.

Peu après la tenue de ce congrès, les métiers du bâtiment ont exigé des augmentations de salaire; on leur a ri au nez. Les métiers de la métallurgie ont eux aussi réclamé des hausses salariales; leurs employeurs n’ont même pas daigné les rencontrer.

Le 2 mai 1919, les métiers du bâtiment déclenchaient la grève à Winnipeg. Quatre jours plus tard, les grévistes sollicitaient l’aide du Conseil du travail, qui a accepté de faire voter ses membres sur la question; le 12 mai, les résultats du vote étaient connus : 11 000 étaient en faveur de la grève, 500 contre. À 11 heures, le jeudi 15 mai 1919, la grève générale de Winnipeg était déclenchée.

La ville de Winnipeg ne comptait que 12 000 syndiqués, mais de 25 à 30 000 travailleurs non syndiqués les épaulaient. Livreurs, pompiers, téléphonistes, postiers militants : tous se serraient les coudes. Le corps policier de la ville a offert de débrayer massivement, mais les leaders syndicaux ont décliné l’offre.

Le printemps 1919 s’est avéré exceptionnellement chaud. La puanteur des ordures non ramassées n’a pas tardé à se répandre. Au lieu de manifester, de brandir des pancartes ou de porter des macarons en faveur de l’arrêt de travail, on invitait les grévistes à « manger, dormir, jouer, s’aimer, rire et profiter du soleil ». La plupart des travailleurs en grève passaient leurs journées dans les parcs avec leur famille pour échapper à la puanteur des déchets en décomposition.

En réaction à la grève générale, un comité de citoyens s’est constitué. Contrairement à son prédécesseur, plus conciliant, qui était intervenu lors de la grève générale de 1918, ce comité, fort de 1 000 membres, n’était pas enclin au compromis. Pendant trois semaines, Winnipeg est restée calme. Puis le comité de citoyens a lancé une campagne de propagande contre les grévistes, les accusant d’être des Bolchevistes essayant d’ébranler le Canada. Ils devaient être considérés comme des traîtres communistes.