Mémoires d'un pays
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Le bataillon noir

Les Canadiens de race noire ont connu une histoire militaire longue et glorieuse. Au cours de la Révolution américaine, des Noirs ont combattu aux côtés des Britanniques. D'anciens esclaves ont formé leur propre corps d'armée, les Black Pioneers, qui s'est mérité des éloges pour sa bravoure et sa conduite. Des Noirs ont épaulé les Britanniques pendant la guerre de 1812 et ont participé aux batailles des hauteurs de Queenston et de Lundy's Lane. Le premier officier noir commissionné des Forces armées des États-Unis a été le major Martin Robinson Delany, de Chatham en Ontario. Il a joint les rangs des forces de l'Union lorsque la guerre de Sécession (1861-1865) a éclaté.

C'est pendant la guerre des Boers, dans les années 1890, que le concept de " guerre des Blancs " est devenu populaire. Aucun des deux camps n'a enrôlé de soldats noirs. Lorsque la Première Guerre mondiale a été déclarée, les Noirs canadiens ont afflué dans les bureaux de recrutement, tout comme les Blancs, mais ils en ont été évincés. Même si la politique militaire officielle stipulait que quiconque en âge et en état de combattre pouvait se joindre à l'armée, il appartenait à l'officier local du régiment ou du bataillon d'accepter ou de rejeter les candidats. Les officiers locaux adhéraient encore à la notion de " guerre des Blancs ". Ils écartaient les candidats noirs en prétextant, par exemple, qu'ils ne voulaient pas d'une armée en damier. Le colonel Ogilvie, commandant du 11e District militaire à Victoria, C.-B., a exprimé son avis dans une lettre adressée au quartier général du Conseil militaire et datée du 9 décembre 1915 : " […] Les commandants d'unité ont fait état de plusieurs demandes d'enrôlement par des gens de couleur, mais l'opinion générale est que leur présence causerait de grands torts car les Blancs ici refuseraient de servir aux côtés de Nègres [sic] ou de gens de couleur. "

Il est arrivé que des Noirs, acceptés dans des bureaux de recrutement, quittent leur emploi, se joignent à leur bataillon, y soient insultés et en soient renvoyés parce qu'on n'y acceptait pas de gens de couleur. C'eut été faire insulte aux soldats blancs! Il leur fallait donc rentrer chez eux et tenter de remettre de l'ordre dans leur vie. Cependant, des Blancs ont essayé de remédier à cette situation, en particulier le capitaine J. F. Tupper de Westville, en Nouvelle-Écosse, et J.R.B. Whitney, éditeur du Canadian Observer. Whitney a constitué un peloton de Noirs après avoir appris du lieutenant-général l'hon. sir Sam Hughes, ministre de la Milice et de la Défense, qu'il serait rattaché à un bataillon canadien existant. Whitney a organisé le régiment, mais s'est heurté à un obstacle que Hughes avait omis de mentionner : l'incorporation du régiment de Whitney était laissée à la discrétion des officiers des bataillons. Or, aucun bataillon n'était disposé à accepter dans ses rangs le régiment de Noirs. Whitney a donc été forcé de dissoudre son régiment. Les autorités ont alors décidé que la meilleure façon de procéder consistait à créer un bataillon de Noirs non combattant. Le 11 mai 1916, le ministère de la Guerre britannique à Londres communiquait au gouverneur général par télégraphe son intention d'accepter la constitution d'une telle unité. C'est ainsi qu'était officiellement créé, le 5 juillet 1916, le 2e Bataillon de construction du Corps expéditionnaire canadien. Il s'agissait là du premier et seul bataillon ségrégué au Canada. Son quartier général se trouvait à Pictou, en Nouvelle-Écosse. Il regroupait 1 049 militaires de tous grades. Il a été difficile de recruter suffisamment de Noirs pour former le bataillon car une certaine rancœur subsistait après ces deux années d'isolement. Et le fait que ce bataillon n'était pas combattant ajoutait au ressentiment.

Pour compléter l'effectif de ce bataillon, on a accepté des Noirs américains et des Noirs de partout au Canada. John Ware (le fameux cowboy) et ses deux fils ont quitté l'Alberta pour s'y joindre. Le révérend William White en est devenu l'aumônier. Détenant le grade de capitaine, il était ainsi le seul sous-officier noir de l'Armée britannique. Au cours de la même période, l'Armée américaine comptait plus de 600 officiers noirs.15 Le 17 mars 1917, le Bataillon noir recevait l'ordre de se rendre outre-mer. Il a travaillé en France à la construction de voies ferrées.

Certains membres du bataillon ont été transférés dans d'autres unités, et quelques Noirs canadiens ont abouti au front, dans les tranchées. À la fin de la guerre, la contribution du 2e Bataillon de construction n'avait toujours pas été reconnue officiellement. Les annales officielles de la participation du Canada à la Grande Guerre ne font pas mention de ce bataillon. Il est quelque peu ironique de constater qu'en 1917, lorsque la conscription a été décidée parce que les volontaires ne suffisaient plus à la tâche, on a mobilisé les mêmes Noirs canadiens qui avaient été rejetés plus tôt. On les arrêtait dans la rue, et s'ils ne pouvaient produire les documents nécessaires, ils étaient enrôlés de force et envoyés outre-mer.16 Il n'y a pas eu d'unités ségréguées pendant la Deuxième Guerre mondiale. La Marine et l'Armée ont d'abord refusé d'intégrer les Noirs parce qu'ils étaient jugés inaptes à servir, mais vers la fin de la guerre, on dénombrait des lieutenants d'aviation noirs. Le traitement réservé aux Noirs canadiens durant la Première Guerre mondiale est un autre exemple des obstacles auxquels la communauté noire s'est heurtée. La contribution du Bataillon noir ne doit pas tomber dans l'oubli.