Mémoires d'un pays
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Histoire de l'immigration noire au Canada

La première personne d'origine africaine qui aurait foulé le sol canadien était Mattieu da Costa, qui servait de guide et d'interprète au sein de l'expédition française dirigée par Pierre de Gua, sieur de Monts. C'est pendant cette expédition que la colonie de Port-Royal a été fondée, mais Mattieu da Costa a choisi de ne pas s'y établir.

Olivier Lejeune, pour sa part, ne pouvait exercer ce choix puisque encore nourrisson, il avait été capturé à Madagascar et amené de force en Nouvelle-France (Québec). Lejeune est resté esclave jusqu'à sa mort en 1654.1 Au moment de la conquête de la Nouvelle-France par les Britanniques, en 1760, plus de 1 000 hommes, femmes et enfants noirs étaient soumis au travail forcé en territoire canadien sous contrôle français. Sous la domination des Français comme des Anglais, ils étaient réduits à l'esclavage.

Après la guerre de l'Indépendance américaine, une vague de colons afro-américains a déferlé sur le Canada. Les treize colonies avaient déjà compté 500 000 Noirs, soit 20 % de leur population2, et les Britanniques estimaient que sans le travail forcé des esclaves, l'économie des colonies américaines s'effondrerait. Par conséquent, dans une tentative pour saper la viabilité économique des colonies, les Britanniques ont garanti la liberté au Canada à tous les esclaves qui prêteraient serment d'allégeance à la Couronne britannique. Des milliers d'Afro-Américains ont accepté l'offre des Britanniques.

Parmi ces loyalistes se trouvait le colonel Stephen Bluck. Il a constitué les Black Pioneers, régiment entièrement composé de Noirs qui a combattu aux côtés des Britanniques pendant la guerre d'Indépendance. Après la déroute des Britanniques, il s'est dirigé, comme bien d'autres Afro-Américains, vers les provinces maritimes.3
Quelque 3 500 Afro-Américains sont arrivés au Canada après la guerre, suivis de 1 500 esclaves forcés d'accompagner leurs maîtres loyalistes blancs en Nouvelle-Écosse. Ils se sont établis en grande partie dans les Maritimes, dans des villes comme Halifax, ou ont fondé des collectivités comme Birch Town. Mais même si les Loyalistes de l'Empire-Uni étaient affranchis, la plupart n'ont pas reçu les terres qu'on leur avait promises. Dans certains cas, les lots qui leur étaient attribués étaient si rocailleux et arides qu'il était impossible de les cultiver.4 En réaction à une discrimination aussi flagrante, 1 200 Afro-Américains ont quitté la Nouvelle-Écosse en 1792 pour la Sierra Leone, sur la côte Ouest africaine, pour y fonder la ville de Freetown.(5)

Même si les Britanniques avaient affranchi les Loyalistes de l'Empire-Uni, l'esclavage était encore toléré au Canada. En 1803, William Osgoode, juge en chef du Bas-Canada, a décrété que l'esclavage était illégal, et il affranchissait par le fait même les 300 esclaves de sa province. En 1812, John Robinson, procureur général du Haut-Canada, faisait de même pour les esclaves de cette province.(6)

Pendant la guerre de 1812, le gouvernement britannique a de nouveau promis d'affranchir les esclaves afro-américains qui combattraient à ses côtés. Comme ils l'avaient fait quarante ans plus tôt, nombre d'Afro-Américains se sont joints à l'armée britannique. La guerre terminée, 2 000 membres de la communauté noire, maintenant libres, se sont dirigés vers les Maritimes.(7)

En dépit des décisions rendues en leur faveur par les procureurs généraux du Haut et du Bas-Canada, les Afro-Américains établis au Canada se heurtaient encore à des obstacles et aux préjugés. En 1815, les autorités de la Nouvelle-Écosse ont tenté de les empêcher d'immigrer sur leur territoire en adoptant une loi en ce sens, mais le projet a avorté.(8)

Il a fallu attendre en 1833 pour que le gouvernement britannique adopte une loi abolissant l'esclavage dans toutes ses colonies; cette loi est entrée en vigueur le 1er août 1834.9 Lorsque les esclaves aux États-Unis ont appris que l'esclavage était aboli dans la colonie britannique, au nord, un système complexe a été mis en place pour les aider à accéder à la liberté.

Baptisé « chemin de fer souterrain », ce système consistait en un réseau de personnes de diverses origines qui aidaient les esclaves américains à fuir vers la liberté. L'appellation tire son origine du fait qu'on utilisait des termes ferroviaires comme code pour passer inaperçu. Par exemple, les esclaves en fuite étaient des
« marchandises » . Les
« chefs de train » étaient ceux qui s'assuraient que les « marchandises » pouvaient être transportées sans attirer l'attention. Les « gares » étaient les points d'arrivée des esclaves. On estime qu'entre 1840 et 1860, 30 000 Afro-Américains ont pu fuir vers le Canada en empruntant le chemin de fer souterrain. Le Congrès américain a alors adopté la Fugitive Slave Act (Loi sur les esclaves en fuite) qui autorisait, entre 1850 et 1860, les chasseurs de prime américains à pénétrer dans le Haut-Canada, à kidnapper les esclaves en fuite et à les ramener aux États-Unis.(10) Dans ce pays, l'esclavage a été aboli à la fin de la guerre de Sécession. On estime que la traite des esclaves a amené en Amérique du Nord environ dix millions de Noirs d'origine africaine.(11)

Des membres de la communauté afro-américaine se sont également dirigés vers la Colombie-Britannique pour améliorer leur sort. Certains sont arrivés dans les années 1850, fuyant pour la plupart les politiques discriminatoires qui sévissaient en Californie. Attirés par la ruée vers l'or de Fraser-Caribou, ils espéraient faire fortune. À la fin des années 1850, les Américains menaçaient d'envahir l'île de Vancouver et de l'annexer aux États-Unis. La seule force militaire qui a défendu l'île était les « Black Pioneer Rifles », régiment entièrement composé de Noirs et financé par la communauté afro-canadienne.(12)

Une fois la construction du chemin de fer du Canadien Pacifique terminée, une des priorités du gouvernement canadien consistait à attirer dans l'Ouest des colons qui contribueraient à empêcher les intrusions américaines en territoire canadien et à nationaliser le réseau ferroviaire sur le plan financier. Lorsque Clifford Sifton a été nommé ministre de l'Intérieur dans le cabinet de sir Wilfrid Laurier, il a offert pour la somme de dix dollars une superficie de 65 hectares à quiconque s'engagerait à y construire une maison, défricher la terre et produire une récolte dans un délai de trois ans. Il a déclaré :

« […] J'estime qu'un paysan vigoureux, vêtu d'un manteau en peau de mouton, né sur une terre, descendant de plusieurs générations de fermiers et accompagné d'une épouse robuste et d'une demi-douzaine d'enfants, est un bon candidat […] »(13)

Les Noirs qui se sont établis dans les provinces des Prairies n'étaient pas victimes de discrimination de la part de leurs voisins car l'isolement et les épreuves étaient tels que chacun devait compter sur l'autre pour survivre. Blancs et Noirs unissaient leurs forces pour défricher la terre et construire granges et maisons. Un des plus grands cavaliers du pays était un Afro-Canadien nommé John Ware; c'est également lui qui a introduit au Canada le bétail à longues cornes. Il a exploité avec succès un ranch près de Brooks, en Alberta.

En 1909, un groupe d'Afro-Américains de l'Oklahoma s'est établi en Saskatchewan. Craignant que ce ne soit là le début d'une vague d'immigration noire qui inonderait la province, l'Assemblée législative de la Saskatchewan a voté une série de lois rendant plus difficile l'établissement des Afro-Américains au Canada. L'Assemblée a tenté sans succès d'adopter une législation qui aurait « […] exclu tout immigrant de race négroïde car cette race est jugée impropre au climat et aux exigences du Canada […] » (14) Cette législation a été rejetée, mais on a voté en 1911 une série de lois qui ajoutaient aux épreuves de la communauté afro-canadienne. Ces lois sont restées en vigueur jusqu'après la Deuxième Guerre mondiale.

Lorsque la guerre a été déclarée, en 1914, des jeunes hommes dans tout le Canada se sont rués vers les bureaux de recrutement, déterminés à faire leur part pour l'Empire. Parmi eux se trouvaient de nombreux Afro-Canadiens. Ils avaient déjà combattu avec fierté pour la Couronne britannique, mais le sentiment général était qu'il s'agissait là d'une « guerre de Blancs » qui ne concernait nullement les Noirs.

En 1916, les Noirs ont constitué leur propre régiment. Le seul officier afro-canadien était l'aumônier, le capitaine révérend William White. Deux fils de John Ware, le fameux cowboy de l'Alberta, ont également fait partie de ce régiment.15 Nombre d'autres hommes et femmes afro-canadiens se sont illustrés pour leur patrie au cours de la Deuxième Guerre mondiale.

Après la guerre et les horreurs que le monde avait connues, le Canada a manifesté le désir d'éliminer ses propres politiques discriminatoires. L'Ontario a été la première province à prendre des mesures concrètes en adoptant la Loi sur la discrimination raciale, qui interdisait à ses citoyens d'imprimer ou d'afficher des avis empreints de discrimination raciale ou religieuse.(16)

Au cours des années 1960, une vague d'immigrants a afflué des Antilles. Entre 1965 et 1979, 200 000 Noirs antillais sont arrivés au Canada, amenant avec eux les carnavals, les festivals, la cuisine, la musique et le mode de vie des îles.17 Comme ceux qui les avaient précédés, ces nouveaux venus ont apporté une précieuse contribution culturelle à la mosaïque sociale du Canada.

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