Mémoires d'un pays
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La Première Guerre mondiale

La Première Guerre mondiale illustre bien les torts que peut causer un nationalisme inconditionnel, ainsi que ses effets cruels et durables. Avant ce conflit, on faisait la promotion de la langue et de la culture allemandes au Canada. Le gouverneur général ne vantait-il pas en termes chaleureux la contribution des Allemands à l’édification de notre jeune nation? À peine la guerre déclarée, en août 1914, les jeunes hommes canadiens se sont enrôlés en grand nombre. Comme la guerre finirait au plus tard à Noël, ils craignaient de manquer cette partie de plaisir s’ils tardaient trop à joindre les rangs de l’armée. Ce que le monde ignorait, c’est que la manière de guerroyer avait changé. L’invention de la mitrailleuse allait mettre fin aux campagnes typiques du XIXe siècle et faire place à la guerre des tranchées. Les noms de villages belges comme Ypres, la Somme et Pachendale demeureraient gravés dans la mémoire des Canadiens comme autant de rappels de l’horreur absolue qu’ont inspirée les tueries et la destruction dans les champs entourant ces villages.

Ceux qui s’élevaient contre la guerre au Canada étaient considérés comme des traîtres. Les jeunes filles accrochaient aux vestons des garçons qui refusaient de s’enrôler des plumes blanches qui symbolisaient, non pas la paix, mais la lâcheté. Pour les Canadiens allemands, la Première Guerre mondiale a été un désastre. Devaient-ils être loyaux à leur héritage ancestral ou à leur pays d’adoption? La simple évocation en public d’une idée vaguement pro-allemande déchaînait la colère de la foule.

Des Germano-Canadiens jusque-là respectés ont été accusés d’espionnage et internés dans des camps. Les Allemands étaient menacés de ruine car leurs commerces étaient boycottés. La « Enemy Alien Act », adoptée par le gouvernement d’Ottawa, retirait aux Allemands le droit de voter, de communiquer en allemand dans les lieux publics et de tenir des assemblées publiques.13 Leurs inquiétudes à propos de leurs parents résidant dans la mère patrie étaient perçues comme des sentiments anti-canadiens. Les Canadiens étaient incapables de faire la distinction entre l’ennemi vivant en Allemagne et leurs amis et voisins allemands établis ici. Les Allemands qui avaient immigré au Canada depuis longtemps, mais qui n’étaient pas encore citoyens naturalisés canadiens, étaient forcés de porter des pièces d’identité. Ces mesures ont touché 80 000 Germano-Canadiens, considérés comme des « sujets d’un pays ennemi ».

La Loi des élections en temps de guerre, votée en 1917, touchait tous les sujets d’un pays ennemi qui avaient été naturalisés après le 31 mars 1902 et les privait du droit de vote. Le 25 septembre 1918, cette Loi interdisait d’écrire et de parler l’allemand dans les assemblées publiques. Il a fallu attendre 1920 pour qu’elle soit abrogée.14

En août 1918, la War Veterans Association de Toronto envahissait le centre-ville, vandalisant les commerces allemands et battant leurs propriétaires. Des villes comme Kitchener, en Ontario, ont plus contribué au fonds patriotique soutenant l’effort de guerre que toute l’île du Prince Édouard, mais la haine et la méfiance envers tout ce qui était allemand étaient telles que ce fait a été largement occulté.15

Leonard Frank a vu ce côté inavouable du Canada pendant la Première Guerre mondiale. Des voisins et des amis qu’il connaissait depuis des dizaines d’années l’ont accusé d’espionnage. Il a été forcé de quitter la maison qu’il occupait depuis plus de vingt ans à Post Alberni pour se réfugier à Vancouver. Malgré les épreuves et la laideur, il a vu la beauté autour de lui et a réalisé dans l’Ouest canadien des photographies qui comptent parmi les plus saisissantes par leur splendeur, autant de témoignages qui ont aidé le Canada à se définir en tant que nation.