Mémoires d'un pays
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General History

  L’histoire de l’immigration allemande au Canada

En 1892, lorsque Leonard Frank est arrivé au Canada, il faisait partie d’une nouvelle vague d’immigrants allemands. En fait, des Allemands se trouvaient déjà au Canada avant la conquête britannique de 1759. Ils accompagnaient le général britannique Edward Cornwallis lorsqu’il a fondé Halifax en 1749. Ils étaient aux côtés de Wolfe lorsqu’il a défait Montcalm. Ils ont appuyé les Britanniques contre les Américains pendant la guerre de l’Indépendance. Le tiers des loyalistes de l’Empire-Uni qui ont quitté les États-Unis pour le Canada après la guerre de l’Indépendance américaine étaient des Allemands(1).

De même, les mennonites qui sont arrivés au Canada en provenance de la Pennsylvanie entre les années 1790 et 1830 étaient germanophones. Le co-fondateur de Toronto, William Von Mall Berczy, est arrivé d’Allemagne avec plus de cent colons. Le groupe s’est d’abord installé dans l’État de New York, mais s’est dirigé avec Berczy vers le Haut-Canada et a contribué au développement du secteur de la rue Yonge. Les Allemands de Berczy se sont installés dans la partie supérieure de la région de York et ont fondé le premier établissement de Markham. Ce secteur de Markham est encore désigné sous le nom de German Mills.(2)

Entre 1815 et 1914, l’Allemagne a connu de grands bouleversements. Le régime de possession des terres évinçait les petits fermiers. Les guerres napoléoniennes entrecoupées de trêves avaient épuisé nombre d’Allemands qui aspiraient seulement à vivre en paix. Au cours de cette période de cent ans, plus de six millions d’Allemands ont fait le voyage de 13 semaines les conduisant en Amérique du Nord. La plupart ont opté pour les États-Unis, mais nombre d’entre eux qui avaient entendu parler de la région de Waterloo, en Ontario, où on parlait l’allemand, ont décidé de s’y rendre.(3) Les Allemands y avaient leurs écoles, leurs services religieux et leur quotidiens. Des villes comme Berlin, Breslay, Petersburg, Baden et New Hamburg se sont développées le long de la ligne de chemin de fer de la Grand Trunk Railway. En 1867, 72,8 % des Allemands installés en Ontario et 60 % des Allemands vivant au Canada étaient établis dans la région de Waterloo. La population de Berlin, en Ontario, a élu comme maire le nouvel immigrant Hugo Kranz en 1869, et l’a choisi en 1878 pour la représenter au Parlement.(4)

On encourageait la communauté allemande à préserver son héritage ancestral. Les Allemands entretenaient des liens étroits avec la famille royale britannique. Au cours d’une visite vice-royale à Berlin, en Ontario, le gouverneur général du Canada, le marquis de Lorne, et son épouse, la princesse Louise, ont fait l’éloge de la communauté allemande, décrivant Berlin comme la capitale allemande du Canada. Les Allemands organisaient des festivals, et pour eux, les anniversaires de la reine Victoria et du kaiser étaient des jours fériés au cours desquels on entonnait le Die Wch am Rhein (Garde sur le Rhin) et le God Save the Queen.(5)

En 1872, le gouvernement fédéral a adopté l’Acte concernant les terres de la Puissance, qui se montrait généreuse pour les immigrants s’établissant dans l’Ouest canadien. Le gouvernement du Canada estimait que compte tenu de leurs succès passés et de leur esprit d’indépendance, les immigrants allemands étaient de bons candidats pour le peuplement de l’Ouest du pays. Ottawa a choisi comme fonctionnaire spécial à l’immigration William Hespeler, originaire de Baden, en Allemagne. Avec l’autorisation du gouvernement allemand, il a parcouru les régions de l’Allemagne et de l’Ukraine décimées par la récente guerre franco-prussienne et y a recruté de nombreux immigrants consentant à coloniser l’Ouest canadien. Les recensements illustrent le succès de son entreprise. En 1900, 25 000 colons germanophones étaient établis dans l’Ouest. En 1914, leur effectif avait grimpé à 151 900, ce qui fait que plus d’Allemands vivaient maintenant dans l’Ouest qu’en Ontario.(6)

Des villes de l’Ouest ont accueilli les immigrants allemands en grand nombre; ainsi, en 1911, 8 912 Allemands vivaient à Winnipeg et constituaient 6,5 % de sa population. Mais par contraste avec les succès remportés dans la région de Waterloo, nombre d’Allemands établis dans les villes de l’Ouest vivaient dans l’indigence, dans des secteurs des cités désignés sous le nom de quartiers allemands. Souvent, ces quartiers n’étaient rien d’autre que des rassemblements de cabanes caractérisés par des conditions d’hygiène déplorables, l’absence d’eau courante et de fréquentes épidémies.(7)

La Colombie-Britannique a elle aussi réussi à attirer nombre de nouveaux venus qui, comme en Ontario, étaient en général instruits. Le mode de vie britannique leur convenait bien. À Vancouver, les gens d’affaire, commerçants, artisans et professionnels allemands apportaient à la province naissante les qualifications dont elle avait grand besoin. Les mariages entre Allemands et membres de la haute bourgeoisie britannique étaient fréquents, et les nouveaux arrivants se mêlaient aux hautes sphères de la société. Les Allemands ont continué d’affluer en grand nombre en Colombie-Britannique au début du XXe siècle.

Rares sont ceux qui auraient pu prédire que l’amitié bienveillante entre Allemands et Britanniques, entretenue pendant des siècles, connaîtrait une fin aussi sanglante sur les champs de bataille belges et français. Encore en février 1914 avaient lieu à Berlin, en Ontario, des réceptions auxquelles étaient conviés les dignitaires pour la célébration de l’anniversaire du kaiser Guillaume II. À partir d’août 1914, maintenant que la guerre était déclarée et que l’Allemagne était devenue l’ennemie, les Canadiens ont perçu comme une menace la culture, les coutumes et le peuple allemands naguère si louangés. Berlin, en Ontario, a changé son nom pour Kitchener, en l’honneur du général britannique. Les gens commençaient à considérer tous les Allemands comme des espions en puissance. Leonard Frank, qui avait fait carrière en photographiant des gens et les côtes de la Colombie-Britannique, éveillait maintenant la méfiance. À mesure que la guerre, qui ne devait être au début qu’une simple escarmouche devant prendre fin au plus tard à Noël, prenait l’allure d’un conflit de tranchées sanglant qui allait se prolonger pendant quatre ans et que de plus en plus de Canadiens étaient tués, le sentiment germanophobe s’exacerbait. Pendant la guerre, le gouvernement canadien, qui quelques années auparavant vantait encore la fierté des communautés allemandes à l’égard de leur héritage, a commencé à interner des Allemands, qu’il soupçonnait d’être des agents secrets. À la fin du conflit, 8 500 Canadiens allemands et autrichiens avaient été internés.(8)

Le recensement de 1921 montre bien les répercussions de ces événements sur la fierté des Germano-Canadiens à l’égard de leur héritage. Il indique que le nombre de Canadiens revendiquant des origines allemandes avait chuté de 108 892, alors que l’effectif des gens se disant de descendance hollandaise, hongroise ou autrichienne avait doublé ou triplé. L’immigration en provenance de l’Allemagne avait été interrompue pendant la Grande Guerre, mais elle a repris en 1923. La même année, les États-Unis ouvraient leurs portes aux immigrants allemands, mais imposaient un quota strict. Le Canada n’a pas contingenté l’immigration, de sorte que les Allemands ont recommencé à affluer. En 1931, le Canada comptait 473 544 Allemands, dont plus de 60 % vivaient dans l’Ouest.(9) La recrudescence de l’immigration allemande a mis fin à l’isolement du Canada créé pendant la Première Guerre mondiale. Contrairement à ceux qui les avaient précédés pendant deux siècles de gloire, les Allemands de cette nouvelle vague n’ont pas tenté de recréer ici leur culture européenne et se sont intégrés à celle du Canada.

Au cours des années 1930, l’Allemagne a été le théâtre de la montée du nazisme et de la rage tyrannique d’un parti, mais les nazis n’ont pas organisé de mouvement solide au Canada. Des activités nazies se sont toutefois déroulées dans certaines villes comme Winnipeg, où le consul allemand était pro-Hitler, et Montréal, qui comptait un groupe pro-nazi fort et militant.(10) En général, les membres de ces groupes étaient de nouveaux immigrants allemands, jeunes et pauvres. La plupart des Germano-Canadiens faisaient étalage de leur loyauté envers le Canada et n’insistaient pas sur leur héritage allemand.

Au début de la Deuxième Guerre mondiale, les Allemands ont été de nouveau internés, mais dès 1941, la plupart avaient été libérés. À la fin du conflit, à peine 89 Allemands se trouvaient encore dans des camps. Les Canadiens d’origine allemande ont fait preuve d’une grande loyauté pendant la guerre. Ils se sont enrôlés en grand nombre pour vaincre les nazis, et ils n’ont pas connu le rejet qui les avait fait souffrir une génération plus tôt.(11)

À la fin de la guerre, l’Allemagne était décimée. On estimait le nombre de réfugiés allemands à 7 600 000. Comme après le premier conflit mondial, le Canada s’est efforcé d’améliorer les relations en ouvrant ses portes aux réfugiés allemands. Entre 1946 et 1955, 145 198 ressortissants de la République fédérale d’Allemagne ont immigré au Canada et 144 067 autres les ont suivis entre 1956 et 1967.(12)
En général, les immigrants de cette vague étaient très instruits et mariés avec des enfants. Contrairement à leurs compatriotes qui les avaient précédés, ils se sont établis dans les diverses villes du Canada, la plupart à Montréal, Toronto et Vancouver. Ils ne se sont pas installés dans les régions qu’ils privilégiaient jadis (sauf peut-être à Kitchener) et ne tenaient pas à créer une nouvelle Allemagne au Canada. Comme la vague d’immigrants qui a déferlé après la Première Guerre mondiale, ce groupe savait quel accueil serait réservé à leur héritage allemand dans un pays qui avait été leur ennemi. Ils voulaient plutôt être des Canadiens.

Leonard Frank a été réintégré à la société canadienne après la Première Guerre mondiale. Toutefois, sa perception des gens a peut-être été influencée par la haine qu’ils avaient entretenu à son égard pendant le conflit. Sa capacité de percevoir la beauté autour de lui était pourtant intacte, et ses magnifiques images continuent d’inspirer des générations de Canadiens de tous horizons.

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