Mémoires d'un pays
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General History

 

L’histoire de l’immigration tchécoslovaque au Canada

La Tchécoslovaquie était constituée de deux groupes distincts : les Tchèques et les Slovaques. Aussi près l’une de l’autre que deux sœurs, les deux cultures sont pourtant différentes et forment, depuis le début des années 1990, deux pays distincts.

Des 150 0001 personnes qui ont quitté la Tchécoslovaquie après l’invasion de 1968, 7 0002 ont abouti au Canada à la suite du
« printemps de Prague ».

La première mention d’immigrants tchèques au Canada remonte à 1884. Comme l’ont fait les Jiranek près de 80 ans plus tard, ces premiers arrivants se sont établis dans l’Ouest du Canada. Le gouvernement canadien et le Canadien Pacifique encourageaient le peuplement de cette partie du Canada en le décrivant comme « la dernière et meilleure partie de l’Ouest ». Les fermiers de Tchécoslovaquie cherchaient à se faire concéder des terres dans l’Ouest américain, mais dans dès les années 1880, ce territoire des États-Unis était déjà presque complètement occupé et revendiqué. L’ère de l’octroi de terres était révolue. Le Canada espérait pouvoir attirer certains de ces immigrants déçus. Il a donc lancé une vaste campagne de publicité, comptant sur des agents qui recevaient une prime de 5 $ pour chaque immigrant qu’ils convainquaient de s’installer au Canada.

On estime que « […] les premiers colons tchèques ou slovaques dans l’Ouest canadien étaient probablement les quatre familles tchèques Pangrac, Junek, Dolezal et Skokan, qui ont opté pour ce qui était alors le district d’Assiniboia et qui fait aujourd’hui partie de la Saskatchewan. Ils ont baptisé le petit hameau qu’il ont fondé du nom de Kolin, d’après une localité située dans la riche campagne du centre de la Bohême et dont ils semblaient être originaires […] »(3)

Mais malgré ces efforts des autorités, le Canada ne comptait en 1911 qu’environ 1 800 habitants d’origine tchèque et 3 500 de descendance slovaque. Il s’agissait là d’un effectif réduit, compte tenu des efforts de recrutement déployés par le Canadien Pacifique et le gouvernement canadien.(4)

Mais les immigrants tchèques et slovaques ont fait preuve d’une grande loyauté. Pendant la Première Guerre mondiale, ils ont apporté un soutien appréciable aux forces armées canadiennes. Ils se sont enrôlés massivement dans ce qu’on a plus tard appelé « le Détachement bohémien du 223e Bataillon de Winnipeg ». Ce Bataillon n’a jamais combattu en tant qu’unité autonome une fois arrivé en France. Il a plutôt été scindé, et nombre de ses membres ont servi dans diverses unités du 11e Bataillon de réserve.(5)

À la fin de la Grande Guerre, l’effectif des Tchèques et des Slovaques au Canada atteignait à peine 6 000 personnes, mais les choses allaient changer. En 1921, le gouvernement des États-Unis décidait de contingenter sévèrement l’immigration. Le Canada devenait le deuxième choix évident. De 1921 à 1931, le nombre de Tchèques et de Slovaques vivant au Canada est passé de 8 840 à 30 401. Au cours de cette période, on comptait environ cinq Slovaques pour un Tchèque. Comme leurs prédécesseurs, ces nouveaux immigrants se sont dirigés vers l’Ouest canadien.(6) En 1938, la souveraineté de la Tchécoslovaquie a encaissé un coup dévastateur qui allait modifier ses schémas d’émigration. La petite nation a en effet été annexée par l’Allemagne nazie. Auparavant, la plupart des migrants avaient quitté leur pays pour des motifs économiques, désireux de trouver pour eux-mêmes et leurs familles un milieu plus favorable. Après l’annexion de la Tchécoslovaquie, toutefois, c’est pour des raisons politiques que les gens s’enfuyaient. Ils souhaitaient échapper aux persécutions et vivre libres. Mais l’immigration en provenance de l’Europe a été pratiquement interrompue pendant la Deuxième Guerre mondiale. Les Tchèques et les Slovaques qui avaient eu la chance d’entrer au Canada s’opposaient fermement à l’expansionnisme nazi et n’hésitaient pas à s’enrôler. Comme ils l’avaient fait pendant la Première Guerre, les Canadiens tchèques et slovaques ont joint les forces aériennes, navales et terrestres.

Après la Deuxième Guerre mondiale et la fin de l’occupation nazi en 1945, la Tchécoslovaquie a connu une brève période d’autonomie et de paix. Mais en 1948, l’Union soviétique a organisé un coup d’État et a annexé le pays, l’étouffant littéralement. Environ 300 000 Européens ont été admis au Canada entre la fin de la guerre et 1968.(7) Toutefois, l’immigration en provenance de la Tchécoslovaquie s’est arrêtée avec son invasion par les Soviétiques et la tombée de ce que le premier ministre Winston Churchill a appelé « le rideau de fer ». Après le coup d’État soviétique, à peine de 30 à 50 Tchécoslovaques par mois ont pu faire défection. Peu d’entre eux ont pu se rendre jusqu’au Canada.
Une nouvelle expression est entrée dans la langue populaire : la « guerre froide ». Le monde était dorénavant divisé en deux sphères d’influence : le parti communiste de l’Union soviétique contrôlait l’Est, et le gouvernement capitaliste des États-Unis, l’Ouest. Pendant les quarante ans à venir, les deux camps allaient s’observer. Le monde se trouvait dans une impasse, menacé par une troisième guerre mondiale dans laquelle les armes nucléaires remplaceraient les bombes classiques, risquant d’entraîner la fin du monde.

Pour le peuple tchécoslovaque, vivre derrière le « rideau de fer » équivalait à être privé des libertés prises pour acquis au Canada et des privilèges dont il avait joui au cours du bref intermède entre 1945 et 1948. Il devait faire son deuil des libertés de parole, d’action politique, d’association, de mouvement et de choix. Les gens craignaient sans cesse d’être dénoncés pour avoir critiqué le parti. Les prisons étaient remplies de prisonniers politiques qui avaient osé s’élever contre le gouvernement soviétique. En janvier 1968, un poète nommé Alexander Dubcek prenait la tête du parti communiste en Tchécoslovaquie. En sept mois, il a introduit des réformes jugées révolutionnaires. C’est ainsi qu’il a libéré les prisonniers politiques et rétabli les libertés de presse, de parole, de circulation et d’association. On espérait pendant ces sept mois que la guerre froide tiédirait. Les gens osaient entretenir des espoirs. Cette période de grandes attentes a été baptisée « le printemps de Prague », du nom de la capitale du pays d’où émanaient les réformes. Le 21 août 1968, cet optimisme allait être confronté à la force brute de l’oppression; les chars soviétiques ont envahi les rues de Prague, et Alexander Dubcek a été renversé. Les frissons et les peurs de la guerre froide étaient de retour.

Le Canada a aussitôt ouvert ses portes aux réfugiés tchécoslovaques. Le 27 août 1968, une semaine après l’invasion, le ministre des Affaires extérieures, l’hon. Mitchell Sharp, déclarait : « […] Notre ambassade à Prague a été autorisée à accélérer de toute urgence le traitement des demandes des Tchécoslovaques qui peuvent quitter leur pays. Parmi les autres mesures d’urgence qui ont été prises, un agent d’immigration supérieur a été dépêché de Genève à Belgrade pour aider au traitement des demandes des Tchécoslovaques qui étaient à l’extérieur de leur pays lorsque celui-ci a été envahi. Il est déjà prévu de fournir sans délai des renforts au personnel des bureaux canadiens où le nombre de demandes le justifie […] Ces réfugiés n’auront pas à satisfaire aux critères ordinaires que le Canada fixe pour la sélection des immigrants, mais seront plutôt assujettis aux critères plus souples que notre pays a adoptés pour les réfugiés. En outre, les examens nécessaires seront accélérés, une aide au transport sera fournie, et les exigences relatives aux passeports seront levées au besoin ». (8)

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