Mémoires d'un pays
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General History

  OBSTACLES

L'histoire de la famille du révérend Sang-Chul Lee a été marquée par l'errance. Son grand-père a fui avec sa famille de la Corée en Sibérie, son père est passé avec sa famille de la Sibérie à la Chine, et lui-même a quitté seul la Chine pour la Corée. Depuis, il n'a jamais revu ni ses parents, ni ses sœurs, ni ses frères. Il se demandait en venant au Canada s'il ne perpétuait pas cette douloureuse tradition de bouleversement.6

Lorsqu'il a quitté ses parents en Chine, Lee, encore enfant, ne pensait pas qu'il ne les reverrait jamais, croyant qu'il y retournerait quelques mois plus tard. Il est ensuite venu au Canada pour faire des études religieuses supérieures. Il se demandait s'il reverrait jamais sa femme et ses enfants.7 Peu après être monté à bord de l'avion en partance pour le Canada, Lee s'est interrogé sur la façon dont il allait survivre au cours des deux années suivantes, car il n'avait pas les moyens de retourner voir sa famille pendant les congés ni de la faire venir auprès de lui.8

L'apprentissage de la langue était l'obstacle suivant à surmonter. Lee avait quelques connaissances de l'anglais, mais il n'était pas habitué à l'utiliser continuellement. Parler anglais était encore une corvée, mais le plus difficile était de l'écrire.9

C'est toutefois la solitude qui lui pesait le plus. Étant l'un des premiers immigrants coréens au Canada, Lee a passé ses premiers jours sur le campus à demander à tous les ressortissants de l'Asie orientale s'ils étaient Coréens. À son grand désarroi, tous étaient Chinois ou Japonais. Il a finalement appris qu'un autre Coréen était inscrit à l'Université de la Colombie-Britannique. Lee s'est lié d'amitié avec cet homme et sa famille, et ensemble, dit-on, ils constituaient toute la population coréenne en Colombie-Britannique en 1961.10

Les lettres de sa femme l'arrachaient temporairement à la solitude. Elles arrivaient chaque semaine, mais il a soudain cessé d'en recevoir pendant trois semaines. Commençant à penser que quelque chose n'allait pas, il a écrit à son beau-père. Par pure coïncidence, il a reçu une réponse de sa femme et de son beau-père le même jour. Il ne s'était passé rien de grave, sauf qu'elle avait de la difficulté à joindre les deux bouts. À ce stade, Lee a été tenté d'abandonner ses études et de retourner sans attendre auprès de sa famille.11

Ses confrères étudiants ont toutefois réussi à convaincre Lee de rester. Mis au courant de la situation de sa femme, ils ont trouvé une solution : la semaine suivante, lors du service religieux hebdomadaire à la chapelle, les étudiants ont remis à Lee tout l'argent qu'ils avaient pu recueillir et lui ont dit de l'envoyer à son épouse.12

Finalement, en 1964, Lee est rentré chez lui, accueilli par sa famille à bras ouverts. Sa réinsertion dans l'Église coréenne s'est cependant avérée difficile. En compagnie d'un ami, il a fondé une académie chrétienne, lieu où des gens de tous les milieux et d'allégeances politiques diverses pouvaient se réunir, échanger des idées et bâtir une nouvelle religion. Mais les expériences de Lee au Canada l'avaient transformé, et des conflits avec ses collègues n'ont pas tardé à se manifester.13

C'est alors que s'est présentée une occasion qui allait permettre à Lee de revenir au Canada, cette fois en compagnie de son épouse et de ses enfants. La petite ville de Steveston, près de Vancouver, qui avait été peuplée par des immigrants japonais, avait besoin d'un pasteur de l'Église unie qui parle à la fois japonais et anglais. Le poste a été offert à Lee. Par hasard, celui-ci avait appris le japonais pendant l'occupation nipponne de la Corée. À la suite de cette expérience, il était toutefois inquiet à l'idée de devenir pasteur d'une Église japonaise.14

Quitter la mère patrie était aussi une décision difficile à prendre, et Lee a mis presque un an pour arrêter son choix. Sa femme hésitait à partir pour un pays étranger. Même ses amis étaient divisés dans leur appui. Certains lui reprochaient de se sauver de la Corée pendant que l'avenir du pays était incertain. À la fin, les Lee ont décidé de partir pour le Canada, mais pour trois ans seulement.15

Trente ans plus tard, le révérend Lee reconnaît qu'il est maintenant chez lui au Canada. En rétrospective, il considère que sa venue au pays était un sacrifice qu'il lui fallait consentir et qu'il devait oublier son passé et ses souffrances pour assurer l'avenir de sa nouvelle famille.16


Notes En Fin De Texte:

1, 2, 3, 4, 5, 17, 18, 19
The 1998 Canadian and World Encyclopedia
(Toronto, McClelland & Stewart, 1998).

6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17
The Wanderer,
par Sang-Chul Lee et Erich Weingartner
(Winfield, Wood Lake Books, 1989).


 


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