Mémoires d'un pays
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General History

  OBSTACLES

Antonio da Silva est venu au Canada pour échapper à la pauvreté qu'il était sûr de connaître au Portugal. La plupart des premiers immigrants portugais visaient le même but. Ils venaient en majorité des Açores, îles portugaises de l'océan Atlantique où les pressions démographiques au début des années 1900 compromettaient la mobilité sociale. Les industries, les ressources naturelles et les terres arables étaient trop rares pour satisfaire les besoins de la population en pleine expansion. Les autorités locales ont donc commencé à envisager des destinations possibles pour les émigrants.(11)

Pauvre et illettré, da Silva a laissé derrière lui sa mère qu'il n'a jamais revue. Bon nombre des premiers immigrants portugais abandonnaient leur famille pour occuper dans les secteurs ferroviaire et agricole des emplois subalternes que de plus en plus de travailleurs canadiens refusaient.(12)

Le Canada était un monde complètement inconnu pour les Portugais. Les hommes qui arrivaient par pleins bateaux étaient vite séparés les uns des autres et, incapables de parler français ou anglais, vivaient isolés pendant des mois. Ils ne pouvaient communiquer que par les gestes qu'ils inventaient pour expliquer leurs besoins ou griefs aux employeurs ou autres travailleurs.(13)

Les expériences des travailleurs agricoles étaient parmi les plus pénibles. Ils trimaient pendant de longues heures, six jours d'affilée, presque sans répit. Une journée de travail typique débutait à 6 heures et prenait fin à 18 heures. L'été, on attendait d'eux qu'ils peinent jusqu'au coucher du soleil, parfois jusqu'à 22 heures. Un immigrant, qui raconte son histoire dans le livre " Portuguese Immigrants, 25 Years in Canada ", se souvient que les fermiers s'échangeaient ses services :

On m'a emmené dans une ferme près de Sherbrooke, au Québec. Le matin, après la traite des vaches, le patron m'amenait quelque part, me tendait une hache et une scie et me faisait comprendre par gestes que je devais abattre des arbres. Il revenait me chercher le soir pour le dîner. Nous étions en mai, et le sol était encore couvert de neige fondante. Les bottes que j'avais apportées des Açores ne convenaient absolument pas à quelqu'un qui devait passer une journée complète à couper du bois dans ces conditions.
Quatre jours plus tard, une surprise m'attendait. Le patron m'a fait venir, m'a dit de faire mes bagages, m'a remis huit dollars, m'a fait monter dans sa voiture et m'a conduit à une autre ferme. Mais à cet endroit, si je ne m'étais pas sauvé, je serais mort de faim. Attendez que je vous raconte.

À quatre heures du matin, le patron a frappé à la porte de ma chambre. J'ai dû traire environ quarante vaches, les nourrir, nettoyer les stalles, et seulement ensuite j'ai eu droit au petit déjeuner. Et quel petit déjeuner! Après deux minutes, le patron s'est levé brusquement de table. Je n'ai pas eu le temps de manger, occupé à courir après lui pour semer des pommes de terre au champ. Puis ça a été de nouveau la traite des vaches et finalement, à 22 heures, la journée de travail a pris fin. Sans blague, j'ai travaillé de quatre heures du matin à dix heures du soir.(14)

En échange de ces services, les travailleurs gagnaient de maigres salaires, aussi peu que 15 $ par semaine. Ils ne savaient jamais combien de temps un contrat durerait. L'hiver, les travailleurs agricoles étaient souvent mis à pied et devaient chercher de nouveaux emplois. Certains passaient un certain temps à découper des blocs de glace, à faire du sirop d'érable ou à abattre des arbres. C'était au cours de ces périodes de chômage que les immigrants portugais se rassemblaient pour parcourir villes et villages et recueillir ou échanger de l'information sur les perspectives d'emploi.(15)

Pendant leur temps libre, les immigrants portugais ne pouvaient se permettre de se reposer et de s'amuser car la plus grande partie de leurs gains était envoyée au Portugal pour soutenir leur famille et acquitter les dettes contractées avant le départ. Il fallait absolument travailler, peu importe le salaire. Nombre d'immigrants possédaient des qualifications en soudage, en menuiserie ou en mécanique, mais en désespoir de cause, ils se contentaient de travailler dans des fermes ou des restaurants ou de ramasser des vers.(16)

Certains immigrants portugais sont restés au chômage pendant six mois ou même un an. Préjugés et discrimination à leur endroit étaient monnaie courante. Un immigrant raconte :

Partout où nous proposions nos services on nous demandait : « D'où venez-vous? », et lorsque nous répondions : « Du Portugal », on nous disait : « Il n'y a pas de travail ici ». Lorsque nous montrions nos titres, on insistait sur l'expérience acquise au Canada; si nous avions cette expérience, on demandait à voir nos « documents ». Pour trouver du travail, le mieux était d'avoir un ami portugais qui était déjà au service de l'entreprise.(17)

Dans l'ensemble, les Canadiens d'origine portugaise ont peiné pendant des décennies et ont été décrits comme un des groupes ethniques les plus défavorisés au Canada.(18) Au cours des années 1960, de multiples familles portugaises ont ouvert des ateliers de vêtements, des grands magasins, des poissonneries, des boulangeries et des restaurants. Pendant les années 1970, les Canadiens portugais de la deuxième génération et des générations subséquentes étaient plus instruits, mieux intégrés et capables de se joindre à la main-d'œuvre active en tant qu'enseignants au secondaire, avocats, travailleurs sociaux, ingénieurs et fonctionnaires.(19)


Notes En Fin De Texte:

1, 6, 8, 10, 19, 22
The 1998 Canadian & World Encyclopedia
(Toronto, McClelland & Stewart, 1998).

2, 5, 9, 20, 21, 23
A Future to Inherit: The Portuguese Communities of Canada,
par Grace M. Anderson et David Higgs
(Toronto, McClelland & Stewart, 1976).

3, 4, 7, 11, 12, 18
A Canadian Profile: Toronto's Portuguese and Brazilian Communities
(Toronto, Portuguese Interagency Network, 1995).

13, 14, 15, 16, 17
Portuguese Immigrants: 25 Years in Canada,
par Domingos Marques et Joao Medeiros
(Toronto, Portuguese Community Movement, 1978).

 


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