Mémoires d'un pays
Episodes Série Home


General History

  OBSTACLES

Sivert Westvick pouvait à peine en croire ses yeux en arrivant au Canada. Les terres albertaines étaient si abondantes et productives. Les Norvégiens se sont implantés rapidement. Bientôt une crèmerie, une boucherie, un moulin à farine et une fromagerie ont été construits à New Norway. Sivert a exercé ses talents multiples et diversifiés dans les Prairies, étant à la fois charpentier, boucher, maire de la ville, entrepreneur de pompes funèbres autodidacte et importateur de chapeaux pour dames, qu'il vendait dans son magasin général bien garni. Cet « homme à tout faire » s'était fabriqué un nouveau monde à partir de l'ancien.

La Grande Crise allait toutefois tout changer pour le prospère Norvégien. Elle a frappé le plus durement ceux qui ne disposaient pas de réserves. L'afflux massif d'immigrants et la croissance rapide de l'économie des Prairies entre 1900 et 1915 avaient séduit. Les fermiers avaient été attirés par les espaces de plus en plus vastes qui pouvaient être cultivés et exploités grâce aux machines agricoles. Ils ont doublé et triplé la superficie de leur ferme en s'endettant, comptant sur leur prospérité future pour rembourser. La crise a toutefois frappé sans prévenir. Du jour au lendemain, on ne trouvait plus d'argent pour payer les factures et les hypothèques(8).

Dans l'Ouest, cette époque a été baptisée les Dirty Thirties (les noires années 30). Les effets de la crise étaient encore aggravés par les catastrophes naturelles : tempêtes de poussière, sécheresse et invasion d'insectes. Les vents soulevaient la poussière si haut pendant les blizzards qu'il faisait noir en plein jour. Les récoltes étaient ruinées par le soleil torride et les nuées de sauterelles. Sécheresse et marasme ont mené au désespoir, et les colons ont déserté leurs terres par milliers(9).

Comme l'économie locale de New Norway s'effondrait, nombre de familles ne pouvaient plus se permettre de faire instruire leurs enfants. Sivert Westvick était si affable et généreux qu'il acquiesçait aux demandes de tout le monde, ne pouvant rien refuser. Prodigue à l'excès, il a été contraint de vendre son magasin. À mesure que les gens quittaient la région, les écoles fermaient, et le rêve d'une nouvelle Norvège dans les Prairies s'est estompé

Des colons norvégiens se sont réinstallés dans divers coins des Prairies, mais cette fois sans l'espoir et l'enthousiasme pour recommencer. La Seconde Guerre mondiale a causé un autre genre de frustration, celle de se sentir abandonné par l'Est du Canada. Un système de tarifs destiné à protéger les manufacturiers de l'Est a fait grimper les prix des machines et des camions dans l'Ouest. Et les tarifs marchandises visaient plus à exploiter l'Ouest qu'à le construire. Ces griefs ont incité les colons de l'Ouest à commencer à élire leurs propres contestataires à Ottawa. Ils revendiquaient le droit de contrôler leurs richesses naturelles et les mêmes privilèges accordés à toutes les autres provinces. Cette lutte pour l'indépendance et la reconnaissance a motivé la création des magasins coopératifs, des coopératives de crédit, des syndicats du blé et des régimes d'assurance-maladie, préoccupations constantes des premiers politiciens des Prairies de l'époque. On s'accorde pour dire que les Norvégiens ont souvent fait figure de meneurs pour livrer et gagner ces batailles(10).

La résistance aux pressions des Anglo-Saxons pour les assimiler était une autre cause que les Norvégiens ont défendue farouchement. Dans de nombreux établissements norvégiens, par exemple, les villages et les bâtiments étaient nommés d'après des personnages et des lieux caractéristiques de leur patrimoine. Les colons norvégiens du centre de l'Alberta appelaient leur bureau de poste « Eidsvold », d'après la localité où la constitution de la Norvège avait été rédigée en 1814. Mais avec la venue du Chemin de fer Canadien du Nord, le bureau de poste a été baptisé Donalda, d'après Donald A. Mann qui a construit le chemin de fer qui traversait le village(11).

D'autres localités ont toutefois pu conserver leurs appellations d'origine, comme Bardo, Edberg et New Norway, en hommage aux pionniers norvégiens qui avaient été les premiers à défricher la terre. Mais avec les années, nombre de traditions norvégiennes ainsi que la langue se sont presque perdues. La population norvégienne de ces villages périclitait, et la relève assurée par les immigrants se faisait rare. La prédominance de la culture anglo-saxonne a inévitablement contribué à intégrer les Norvégiens à la société canadienne(12).


Notes En Fin De Texte:

1,5,6,7,12,14,19
The Canadian & World Encyclopedia
(McClelland & Stewart, Toronto, 1998).

2,3,4,8,9,10,11,13,15,16,17,18
From Fjord to Frontier, A History of the Norwegians in Canada,
par Glubrand Loken
(McClelland and Stewart, Toronto, 1980)


précédent - - prochain