Mémoires d'un pays
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« Réfugiés de la mer »

Carl Bessai, réalisateur de Mes frères du Vietnam, se rappelle d'avoir entendu parler des
« réfugiés de la mer » bien souvent dans les actualités quand il était enfant. La fuite massive de centaines de milliers de réfugiés de l'Indochine à la fin des années 1970 a retenu l'attention et suscité bien des inquiétudes partout dans le monde. Il était urgent de trouver une solution et de décider dans quels pays se réétabliraient ces réfugiés.1

En avril 1975, quand le régime de Saigon, au Sud?Vietnam, a pris fin, on a estimé que plus d'un million de personnes quittaient le Laos, le Cambodge et le Vietnam - les trois pays qui constituaient l'ancienne Indochine. La moitié de ces réfugiés étaient des Vietnamiens, et parmi ceux?ci, la moitié étaient des « réfugiés de la mer ».2

L'exode des réfugiés par la mer n'a commencé que très lentement. Mais dès 1977, un flot régulier de 21 000 réfugiés par an quittait l'Indochine. Et en 1978, la marée de réfugiés s'élevait à plus de 100 000, pour grimper à 160 000 en 1979.3

L'expression « réfugiés de la mer » est devenue populaire au milieu de 1979. La couverture médiatique était continuelle, attisée par des descriptions saisissantes et des séquences filmées dramatiques de bateaux de fortune bondés de centaines de réfugiés qui avançaient péniblement dans la mer de Chine méridionale. Les reportages montraient le caractère désespéré de la situation - le nombre incalculable de réfugiés n'ayant nulle part où aller, ayant déjà souffert l'oppression et risquant maintenant de trouver la mort en mer. On a comparé leur situation à celle des victimes de l'holocauste (Voir l'épisode I, Un héritage qui se transmet). Ces reportages ont bouleversé le monde et ont déclenché des appels à l'aide de pays potentiels de réétablissement comme le Canada, les États?Unis, le Royaume-Uni, l'Australie et la France.4

Des navires qui passaient dans la région venaient souvent en aide à des réfugiés à bout de force qui se trouvaient en difficulté. Ils faisaient débarquer leur cargaison humaine dans les ports voisins de Singapour et de Hong Kong. L'accueil était souvent froid. En effet, Singapour, Taïwan et le Japon n'autorisaient pas ces réfugiés à débarquer à moins d'avoir des garanties que des pays occidentaux leur offriraient un jour ou l'autre le réétablissement permanent. La Malaisie a déclaré que les réfugiés vietnamiens qui débarqueraient sur ses plages seraient abattus : on ne voulait pas que le pays soit envahi par des réfugiés indésirables.5 Les résultats ont été dévastateurs. Beaucoup d'équipages humanitaires incapables de faire débarquer les réfugiés ont refusé de les prendre en mer. Les réfugiés de la mer mouraient de faim et se noyaient sur l'une des routes maritimes les plus achalandées du monde.

Un autre incident odieux a provoqué un sentiment d'intense indignation dans la communauté internationale. Un bateau transportant 93 réfugiés, surpris par le mauvais temps, a échoué sur un récif dans les îles Spratly, contrôlées par les forces vietnamiennes. Des navires à proximité ont dit qu'ils avaient entendu les tirs d'artillerie, d'armes automatiques et au mortier utilisés pour abattre les réfugiés. Seulement huit réfugiés ont réussi à s'en sortir sains et saufs.6

La sympathie du public à l'égard des réfugiés de la mer a pris de l'ampleur, si bien que la communauté internationale a dû réagir.7

Le Canada a répondu avec générosité, fidèle à sa réputation d'accueillir des sans-abri et de leur fournir un refuge. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le Canada a accueilli environ 400 000 réfugiés afin de les réétablir sur son territoire. Le mouvement des réfugiés indochinois a débuté en 1975, pour atteindre son point culminant avec l'exode des réfugiés de la mer en 1979, l'un des plus grands exodes jamais vus. Avant les années 70, le réétablissement de réfugiés par le Canada se faisait sans véritable plan d'ensemble et sans politique clairement définie. Ce n'est qu'en 1978, au moment de l'entrée en vigueur de la Loi sur l'immigration de 1976, que la politique d'accueil des réfugiés a été reconnue officiellement afin " de remplir, envers les réfugiés, les obligations imposées au Canada par le droit international et de continuer à faire honneur à la tradition humanitaire du pays à l'endroit des personnes déplacées ou persécutées ". L'admission des réfugiés de la mer devenait donc possible en vertu des dispositions de la nouvelle Loi sur l'immigration. Leur acceptation par le gouvernement fédéral était considérée comme courageuse puisqu'elle se faisait en dépit d'une résistance énorme tant sur la scène internationale que sur la scène nationale.8

La nouvelle Loi sur l'immigration donnait au gouvernement la marge de manœuvre nécessaire pour réagir aux mouvements de réfugiés à mesure qu'ils se produisaient. Il pouvait décider, par exemple, que toute une catégorie de personnes pouvait être définie comme étant des réfugiés. C'est ainsi que la catégorie désignée d'Indochinois est entrée en vigueur et que toute personne qui remplissait les conditions suivantes pouvait être réétablie au Canada.

Quiconque :
*est citoyen ou résidant habituel du Laos, du Vietnam ou du Cambodge;
*a quitté son pays de citoyenneté ou d'ancienne résidence habituelle après le 30 avril 1975;
*n'a pas été réétabli en permanence;
*ne peut ou ne veut retourner dans son pays de citoyenneté ou d'ancienne résidence habituelle;
*se trouve à l'extérieur du Canada et cherche à se réétablir au Canada.9

Le programme canadien de réétablissement des réfugiés était unique en ce sens qu'il encourageait non seulement la participation du gouvernement, mais aussi celle de particuliers. Des églises, des groupes (de cinq citoyens canadiens ou résidents permanents adultes ou plus) ou des sociétés pouvaient parrainer des réfugiés. Le parrainage privé de réfugiés a permis de réduire les coûts évidents pour le gouvernement.10

En 1979, le gouvernement canadien a permis que les programmes de parrainage privé réétablissent un quota de 4 000 réfugiés en plus du quota de 8 000 réfugiés indochinois réétablis par le gouvernement cette année?là. La réponse du secteur privé a été une réussite totale. Des milliers de Canadiens ont fourni une aide financière et matérielle, alors que d'autres ont ouvert leurs portes aux réfugiés. La famille de Carl Bessai à Edmonton en Alberta était l'une des familles de répondants. Ils ont accueilli la famille Lai, la mère, le père et les deux fils, et les ont aidés à refaire leur vie au Canada. Des gestes analogues de bienveillance se sont produits partout au pays. En Ontario, moins de deux semaines après le lancement de l'opération survie, le 24 juin 1979 à Toronto, 60 sections régionales avaient été mises sur pied partout dans la province pour coordonner les programmes de parrainage.11

Pressé d'accroître le quota, le gouvernement a mis en place une mesure novatrice, promettant d'accueillir 21 000 réfugiés vietnamiens de plus si le secteur privé pouvait lui aussi en parrainer autant, c'est?à?dire un réfugié parrainé par le gouvernement pour chaque réfugié parrainé par le privé. En 1980, le Canada avait dépassé son quota de 50 000 réfugiés vietnamiens. Avec le changement de gouvernement cette même année, 10 000 réfugiés de plus sont venus s'ajouter pour un total de 60 000 réfugiés indochinois installés au Canada, d'après les données de décembre 1980.12

Notes :

1, 2, 5, 6, 7, 9, 11, 12
Uprooting, Loss and Adaptation: The Resettlement of Indochinese Refugees in Canada, eds., Dwok B. Chan et Doreen Marie Indra
(Association canadienne de santé publique, Ottawa, 1987).

3
Uprooting, Loss and Adaptation: The Resettlement of Indochinese Refugees in Canada, eds., Dwok B. Chan et Doreen Marie Indra
(Association canadienne de santé publique, Ottawa, 1987).

4, 8, 10
From Being Uprooted to Surviving, Resettlement of the Vietnamese-Chinese "Boat People", de Lawrence Lam
(York Lanes Press, Toronto, 1996).