Mémoires d'un pays
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LES CONDITIONS DE 19ÈME SIÈCLE DU PROLÉTARIAT comme annoncé dans la
COMMISSION ROYALE 1889 SUR TRAVAIL ET CAPITAL

La dépression des années 1870 a été particulièrement dure pour les travailleurs canadiens. Les conditions de travail avaient toujours été difficiles, surtout dans les usines, mais pendant la dépression, et immédiatement après, les conditions ont empiré. Il n'y avait pas de code de sécurité, pas de réglementation en matière de santé, et l'aide sociale n'existait pas. L'exploitation était généralisée. Les travailleurs, hommes, femmes et enfants, étaient contraints de travailler plus longtemps pour des salaires inférieurs.

T. Phillips Thompson a entrepris de consacrer tout son travail à la protection des intérêts de la classe ouvrière. Il considérait que cette couche de la population était la plus critiquée, mais que c'étaient ces gens qui contribuaient le plus à construire la nouvelle nation. Bien que la prospérité soit revenue au Canada dans les années 1880 et que les conditions de travail se soient améliorées, la justice sociale n'était pas encore réalisée partout.

Les préoccupations exprimées par T. Phillips Thompson, défenseur des travailleurs et activiste social, ont finalement été soulevées par la première Commission royale sur les relations entre le travail et le capital. En 1887, la Commission royale a entrepris d'examiner la condition des travailleurs du Dominion. Elle s'est d'abord penchée sur la situation des travailleurs et leurs conditions de travail dans l'ensemble du Canada. Elle a examiné les moyens pour les travailleurs d'améliorer leur sort du point de vue physique, matériel, social, intellectuel et moral, et la façon d'améliorer leur vie en général. La Commission a voyagé dans tout le Dominion; elle s'est rendue dans de grandes villes et de petits villages, et elle a entendu les témoignages d'environ 1800 personnes au total. L'un de ces témoins fut T. Phillips Thompson.

T. Phillips Thompson, journaliste, de Toronto, a comparu et a prêté serment. Toronto, le 28 novembre 1887.

Le Président -

Q : Quelle déclaration avez-vousà faire à la Commission?

R : Je peux dire que je réside à Toronto depuis 20 ans. Ce qui m'a frappé relativement à la tenue de la présente Commission, c'est qu'elle serait incomplète si l'on ne prenait pas note de l'augmentation considérable des loyers dans les grands centres. Quiconque a eu l'occasion de louer une maison ou un magasin a pu remarquer que le loyer avait augmenté proportionnellement à la concentration de la population dans les centres et à l'augmentation de la valeur des propriétés. Pour ma part, je peux dire que lorsque j'ai commencé à louer un logement il y a 14 ou 15 ans, je pouvais me permettre une maison à ma convenance, une maison petite mais confortable située dans un endroit à distance raisonnable de mon lieu de travail, pour 14 $ par mois. Pour avoir une maison semblable aujourd'hui, je dois payer 18 ou 19 $ et je dois aller deux ou trois fois plus loin. C'est la tendance de l'augmentation des loyers dans cette ville, et cela impose un lourd fardeau à un grand nombre de gens qui ont seulement des revenus ou des salaires fixes. Quelles que soient les augmentations de salaires obtenues, par association avec l'employeur ou par la grève, ces augmentations sont annulées et même dépassées par la tendance constante à l'augmentation de la valeur des propriétés foncières et, par suite, des loyers. La tendance à l'augmentation des loyers impose un lourd fardeau aux gens dont le revenu ou le salaire n'est pas augmenté considérablement grâce aux actions des travailleurs.1

Le rapport de 1889 de la Commission a constaté que les conditions de travail et les salaires des travailleurs au Canada étaient généralement meilleurs qu'auparavant, et que la durée du travail avait été réduite. Mais en ce qui concerne les loyers, le rapport a conclu dans le même sens que les déclarations de Thompson. Les commissaires ont noté que l'exception la plus notable à la baisse des prix des nécessités de la vie est le coût des loyers. Les loyers ont augmenté dans toutes les grandes villes, et dans une telle mesure qu'ils imposent un lourd fardeau supplémentaire aux personnes qui ont du mal à joindre les deux bouts.2

Une autre question chère à Thompson a été abordée par la Commission : les droits des travailleurs et des organisations syndicales comme les Chevaliers du travail. En 1886, les travailleurs de la compagnie de tramways Toronto Street Railway ont fait grève en raison d'un conflit avec la direction; le débrayage a duré, de façon intermittente, quatre mois. En dépit de la sympathie générale du public pour les travailleurs, ceux-ci ont été contraints de reprendre le travail. Les grévistes et les défenseurs du mouvement syndical, comme Thompson, ont alors compris que le succès des grèves était toujours incertain et qu'une grève perdue entravait le progrès du mouvement de la classe ouvrière.

J.J. Franklin, surintendant du Toronto Street Railway, a comparu et a prêté serment. Toronto, le 25 janvier 1888

Le Président -

Q : Lorsqu'un homme accomplit honnêtement et entièrement sa journée de travail à votre satisfaction, pensez-vous que vous devriez entraver sa liberté pour ce qui est de savoir s'il devrait ou non se joindre à une organisation?

R : Nous ne le pensions pas jusqu'à ce que cela nous apparaisse évident. Lorsque cela nous a été démontré de toute évidence, nous avons décidé que nous n'interviendrions pas à l'égard des organisations syndicales tant que leur action toucherait seulement les droits des hommes, mais lorsqu'il s'agit des droits de la compagnie, alors, c'est une tout autre question... Malheureusement, les gens du syndicat ne comprennent pas la distinction entre ces hommes et les hommes au service de la compagnie, et ils écoutent ce que disent les hommes renvoyés sans vouloir écouter ceux de l'autre partie.

Q : S'il vous arrivait d'apprendre qu'un bon travailleur, qui est à l'emploi de votre compagnie depuis un certain temps, appartient à une organisation syndicale, est-ce que vous décideriez de le renvoyer?

R : Non, pas simplement pour cette raison - pas tant qu'il n'introduirait pas les affaires du syndicat dans la compagnie et ne commencerait pas à faire de la promotion pour le syndicat. Alors, je ne dis pas ce que je ferais. Mais je suis le responsable de ces questions.3

Les conclusions du rapport au sujet des organisations syndicales indiquaient que celles-ci sont nécessaires pour permettre aux travailleurs de traiter sur un pied d'égalité avec les employeurs. Le rapport déclarait qu'elles encouragent leurs membres à examiner et à discuter les questions qui les touchent et à trouver des moyens d'améliorer la condition de leur classe. Il est évident que la majorité des organismes syndicaux réussissent à jouer un rôle modérateur dans tout le pays, et en particulier parmi leurs membres.4

Un autre sujet abordé par la Commission fut la question de l'emploi inéquitable des enfants et des mauvaises conditions de travail des hommes, et plus particulièrement des femmes.

James R. Brown, inspecteur d'usine, a comparu et a prêté serment. Toronto, le 1er décembre 1887

Le Président -

Q : Quelle était la situation générale dans les usines que vous avez visitées vous-même?

R : Je peux dire qu'en vertu de la loi, nous notons le temps de travail des femmes et des enfants, ainsi que les conditions des cabinets sanitaires, les sorties de secours, les barrières de protection des courroies et engrenages et les treuils et palans, ainsi que les élévateurs. Ce sont les principaux points.

Q : Avez-vous constaté, dans de nombreux endroits où des femmes étaient employées, qu'elles travaillaient plus longtemps que la loi ne le prévoit?

R : Je l'ai constaté principalement dans les filatures de laine.

Q : Quelles étaient les heures les plus longues travaillées par des femmes?

R : Soixante-six heures par semaine.

Q : Avez-vous remarqué dans ces usines un grand pourcentage d'enfants?

R : Oui, dans certaines des filatures de coton et des filatures de laine, dans les usines de cigares et dans les ateliers de bonneterie et de tricot, et quelques autres encore.

Q : Est-ce que beaucoup de ces enfants étaient d'un âge inférieur à celui qui est prescrit dans la loi sur les usines?

R : Eh bien, j'ai trouvé environ 40 petites filles de moins de 14 ans. Les filles de moins de 14 ans n'ont pas le droit de travailler, ni les garçons de moins de 12 ans. J'ai trouvé six garçons en tout ayant neuf ans, et quelques-uns âgés de dix ou 11 ans, mais les employeurs ont dit que, lorsque la loi sur les usines a été adoptée, ils se sont efforcés de la respecter et ont renvoyé un grand nombre d'enfants avant notre visite dans leur usine.

Q : Quel était l'état général des machines dans les usines et les ateliers que vous avez visités?

R : Dans les scieries, j'ai noté qu'en général il manquait beaucoup de barrières de protection des courroies d'entraînement. C'était la même chose dans d'autres ateliers de travail du bois. Beaucoup de ces endroits, aussi, n'ont pas de ventilateur pour enlever les copeaux et la sciure des machines.

Q : Au cours d'une inspection, est-ce que vous posiez des questions aux employés ou aux employeurs pour obtenir de l'information?

R : Dans certains cas, j'ai posé des questions aux employés, mais j'ai eu du mal à obtenir des réponses. D'après ce que j'ai compris, ils ne voulaient pas que l'on sache qu'ils m'avaient dit quelque chose; je suppose qu'ils craignaient d'être congédiés.5
En réponse à ces commentaires et à d'autres témoignages similaires, les commissaires ont recommandé fortement une réforme des conditions de travail et une protection pour les femmes et les enfants :

Vos commissaires pensent que les adolescents ne devraient jamais être tenus de travailler la nuit. De plus, il devrait être strictement interdit d'embaucher sous un régime régulier, dans les ateliers, les usines et les mines, des enfants de moins de 14 ans… Des inspections fréquentes et complètes devraient être menées dans les usines, et des lois strictes devraient être adoptées, exigeant l'application impérative de normes sanitaires et de règles de sécurité en cas d'incendie. Des inspectrices devraient être chargées d'inspecter les usines où sont employées des femmes, afin d'enquêter sur des aspects dont les hommes ne peuvent s'enquérir de façon appropriée auprès des femmes. Nombre d'employeurs, ainsi que des employés, ont demandé que les lois sur les usines soient appliquées aux magasins et boutiques qui emploient moins de 20 personnes. Vos commissaires croient que, si ces demandes sont satisfaites, les conditions sanitaires des lieux de commerce en seront améliorées et que les maux associés au système d'exploitation en seront diminués, sinon entièrement éliminés.6

En écoutant le récit des expériences individuelles de travailleurs et d'immigrants, les commissaires ont pu donner un aperçu de la réalité quotidienne vécue par ceux que le rapport visait à servir :

John Falconer a comparu et a prêté serment. Toronto, le 23 novembre 1887.

Le Président -

Q : Quel est votre métier?

R : Je suis charpentier.

Q : Depuis combien de temps résidez-vous au Canada?

R : Depuis 16 ans, en mai dernier.

Q : Quel est le taux moyen de salaire des charpentiers dans cette ville aujourd'hui?

R : Vingt-deux cents et demi à 25 cents l'heure, sauf pour les contremaîtres qui gagnent 27 cents et demi.

Q : Est-il difficile pour un homme qui vit à Toronto de trouver du travail? Peut-il rester employé assez régulièrement?

R : Pour ma part, je dois dire que je travaille régulièrement. Peut-être que j'ai un peu plus de chance que la majorité.

Q : Est-ce qu'il y a beaucoup de charpentiers qui viennent à Toronto de l'extérieur pour chercher du travail?

R : Oui, c'est certain, il y en a beaucoup.

Q : En vient-il plus qu'il n'y a de travail disponible?

R : Parfois. En hiver, ils ne peuvent trouver du travail si le temps ne permet pas de travailler. Mais en été, je ne crois pas qu'ils restent sans travail, en général, s'ils veulent travailler.

Q : D'où viennent les nouveaux arrivants?

R : De partout; la grande majorité d'entre eux viennent d'Angleterre et d'Écosse.

Q : Ce sont des immigrants?

R : Oui, des immigrants; ils viennent surtout de ces deux pays, mais certains viennent d'autres pays.

Q : Est-ce qu'ils proposent leurs services pour des salaires moins élevés que la moyenne ici?

R : Je ne l'ai pas entendu dire. Mais il y a une grande différence avec les hommes qui arrivent, car même s'ils sont très compétents en Angleterre ou en Écosse, par exemple si un ouvrier est un excellent mécanicien dans son pays, le travail ici est si différent que, pendant un certain temps après son arrivée, un ouvrier ne peut se mesurer à ceux qui sont ici depuis 15 ou 20 ans. J'ai vécu la même expérience quand j'ai quitté l'Écosse pour aller à Londres, en Angleterre. Je croyais que j'étais un bon mécanicien, mais j'ai découvert que j'avais beaucoup de retard en Angleterre; j'ai dû presque tout apprendre là-bas, et quand je suis arrivé à Toronto, ce fut encore presque la même chose. Alors, quand des ouvriers nouveaux arrivent et qu'ils gagnent un peu moins au début, ça ne prend pas de temps avant qu'ils soient capables d'obtenir un aussi bon salaire que nous autres.7

Au total, le rapport a conclu que les témoignages entendus confirmaient l'idée généralement admise que les travailleurs au Canada jouissaient maintenant de conditions de travail meilleures qu'auparavant : les salaires au Canada étaient généralement plus élevés que dans le passé, et les heures de travail étaient un peu réduites. En même temps, les nécessités de la vie et les facilités courantes étaient moins coûteuses que jamais auparavant, ce qui fait que la situation matérielle des travailleurs qui se montrent prudents et raisonnables tout en faisant preuve d'économie s'était beaucoup améliorée, particulièrement au cours des dix dernières années.8

La Commission a aussi recommandé l'établissement d'un bureau central du travail :
[Traduction]
Vos commissaires sont fermement convaincus que l'avancement des intérêts de la classe ouvrière sera favorisé si toutes les questions se rapportant au travail et au capital sont placées sous l'administration de l'un des ministres de la Couronne, donnant lieu à la création d'un Bureau du travail, à la collecte de statistiques, à la diffusion d'information, et aidant les travailleurs à trouver des moyens plus aisés de faire connaître leurs besoins et leurs souhaits au gouvernement.9


Notes :

1-9
Rapport sur la Commission royale sur les relations entre le capital et le travail au Canada,
Volumes 1-4,
(Imprimeur de la Reine, Ottawa, 1889).