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Irene Tsuyuki, une Canadienne
d'origine japonaise de la deuxième génération, est
née à Vancouver, près du coeur de la communauté
japonaise de la rue Powell où son père, qui a quitté
le Japon au début des années 1900, exploitait une cordonnerie.
Les souvenirs d'Irene reflètent les impressions d'une jeune fille.
Elle se souvient de l'école publique de Strathcona et des cours
de piano, plutôt que de ballet, auxquels l'a inscrite sa mère.
Mais la vie de tous les jours est rompue brusquement au moment où
éclate la Seconde Guerre mondiale.
Le 7 décembre 1941,
le Japon attaque Pearl Harbor et Hong-Kong. Douze semaines plus
tard, le gouvernement fédéral invoque la Loi sur les
mesures de guerre pour ordonner l'expulsion de tous les Canadiens
d'origine japonaise qui habitent à moins de 100 milles de
la côte du Pacifique. Le gouvernement canadien est poussé
à agir ainsi en raison des pressions exercées par des politiciens
de la Colombie-Britannique qui cherchent depuis longtemps un prétexte
pour débarrasser la province et le Canada de la minorité
japonaise(1).
Le gouvernement de l'époque allègue que les Canadiens d'origine
japonaise sont expulsés pour des raisons de « sécurité
nationale ». Cependant, les officiers supérieurs de
l'armée canadienne et de la Gendarmerie royale s'opposent à
cette ordonnance d'expulsion, affirmant que les Canadiens d'origine japonaise
ne menacent aucunement la sécurité du Canada. Aucun Canadien
d'origine japonaise n'a jamais été accusé de déloyauté
envers le Canada(2). En outre, l'évacuation n'a pas lieu immédiatement
après le début de la guerre et n'est pas effectuée
de façon urgente : elle débute au cours de l'été 1942
et prend fin le 31 octobre, près de 11 mois après
le début de la guerre, ce qui ne suppose guère d'urgence
militaire ni que les Canadiens d'origine japonaise constituaient vraiment
une menace pour la sécurité nationale(3).
Il s'agit d'une évacuation massive dont les effets seront dévastateurs.
Plus de 20 000 hommes, femmes et enfants d'origine japonaise
sont expulsés de leur foyer. Ils sont dirigés vers un camp
temporaire à Vancouver, sur les terrains du Pacific National Exhibition,
puis envoyés dans des camps de détention à l'intérieur
de la Colombie-Britannique, ou dans des exploitations de betterave à
sucre en Alberta et au Manitoba. On ne permet à Irene Tsuyuki et
à sa famille d'emporter que quelques effets personnels au moment
d'aller à Tashme. Ce nom est formé des deux premières
lettres des noms des trois membres du Conseil provincial de sécurité :
Taylor, Shearer et Meighen. Il s'agit d'un regroupement comptant environ
2 000 personnes installées dans des appartements et des
cabanes recouvertes de papier goudronné qui ressemblent en fait
à des granges, chacune mesurant 14 pieds sur 24 pieds,
et que partagent deux familles.
Selon Irene, l'expérience était certainement plus traumatisante
pour ses parents que pour elle-même; l'adolescente de l'époque
vivait cette situation horrible plutôt comme une aventure. Pour
son père, l'expérience devait être des plus humiliantes.
Il avait travaillé très dur depuis son adolescence pour
refaire sa vie au Canada. Il voit trente ans de dur labeur réduits
à néant, au moment où le gouvernement fédéral
vend tous les biens qui appartiennent aux Canadiens d'origine japonaise :
maisons, fermes, bateaux de p'che, entreprises et effets personnels à
des prix dérisoires. Pire encore, le gouvernement a ensuite puisé
à même le produit de ces ventes pour défrayer une
partie de l'aide sociale accordée au propriétaire, pendant
qu'il était détenu dans un camp et sans emploi(4). Irene
se souvient que son père connaissait parfaitement la valeur de
ses avoirs ó il avait une résidence, un petit hôtel et deux
autres propriétés. Lorsque le Conseil de sécurité
vend tous les biens de son père et lui envoie un chèque
insignifiant, Irene voit pour la première fois son père
pleurer.
De nombreux Canadiens sont
ahuris, voire scandalisés, par les mesures que prend le gouvernement
fédéral à l'égard des Canadiens d'origine
japonaise. Ils offrent de venir en aide de différentes façons
aux Nippo-Canadiens, souvent par l'intermédiaire des Églises
anglicane, catholique, unie et quaker. Winifred Awmack fait partie
des personnes qui se sont déplacées pour offrir leur aide
aux églises et enseigner dans les écoles des camps d'internement.
On demande à Winifred de s'occuper de l'enseignement secondaire,
étant donné que le gouvernement n'offre que l'enseignement
public dans les camps d'internement. C'est ici que Winifred Awmack
rencontre Irene Tsuyuki qui est l'une de ses élèves.
Mme Awmack pense que si les petits Canadiens d'origine
japonaise n'ont pas la chance de faire des études secondaires,
ils seront toujours considérés comme des citoyens de seconde
zone. C'est ainsi que, malgré l'absence d'installations convenables,
elle prépare un programme conçu non seulement à des
fins éducatives, mais également pour réconforter
et encourager les étudiants profondément blessés,
du fait que leur pays de naissance les considère comme des ennemis.
Tous les samedis, par exemple, on forme des petits groupes pour discuter
des problèmes ou du désarroi que vivent les élèves.
Bon nombre d'entre eux ne peuvent vraisemblablement pas faire part de
ce qu'ils ressentent à leurs parents. Ces séances permettent
aux élèves d'exprimer leurs angoisses, de partager leur
fardeau et de continuer à espérer que la vie sera meilleure
après Tashme.
Lorsqu'ils apprennent que la
guerre est finie en Europe, les Canadiens d'origine japonaise croient
que c'est peut-être la fin des camps et que l'heure est venue enfin
pour eux de reprendre la vie où ils étaient auparavant.
Les élèves de l'école de Tashme prennent congé
et décident de souligner l'événement en organisant
une excursion en montagne. Mais on réalise très vite que
les choses ne seront plus jamais comme avant. Les politiciens de la Colombie-Britannique
qui ont fait des pressions pour que les Canadiens d'origine japonaise
se retrouvent dans les camps d'internement sont toujours décidés
à leur fermer la porte. C'est ainsi qu'en 1945, les Canadiens d'origine
japonaise doivent choisir entre leur renvoi au Japon, complètement
dévasté par la guerre, et un déplacement vers l'est
des Rocheuses, c'est-à-dire vers l'Ontario, le Québec ou
les Prairies, seule condition à laquelle ils peuvent rester au
Canada(5).
e père d'Irene Tsuyuki décide de retourner au Japon.
Irène se souvient du jour où elle a quitté le Canada.
C'était le 6 août. Accompagnée de ses élèves
dont la plupart des familles avaient décidé de rester au
Canada, Winifred Awmack se souvient d'être allée dire
au revoir à Irene et aux autres qui quittaient le Canada.
Au moment d'être rapatriés
au Japon, les parents d'Irene perdent leur citoyenneté canadienne.
Au Japon, Irene est considérée comme une ressortissante
étrangère née au Canada. De nombreuses personnes,
telles que Irene, se sentent comme des étrangers au Japon. Irene
se souvient que dès leur arrivée, son père la prend
à part et lui dit : « À la première
occasion, tu retourneras au Canada ». Enfin, en 1949, on permet
aux personnes qui sont nées au Canada de rentrer dans leur pays
d'origine, pourvu qu'elles aient un répondant. Irene est parrainée
par son futur beau-père. Ses parents l'accompagnent jusqu'au port
d'où elle repart seule en direction du Canada. Elle ne devait plus
jamais revoir ni son père, ni sa mère.
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Notes en fin
de page:
-
1,3 - The Enemy That
Never Was, par Ken Adachi
(McClelland & Stewart, Toronto, 1976).
2,4,5 - The 1998 Canadian
& World Encyclopedia
(McClelland & Stewart, Toronto, 1998).
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