Mémoires d'un pays
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ACADIAN SPIRIT: The Legacy of Philippe d'Entremont
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La déportation des Acadiens

En 1755, les Acadiens sont arrachés à leurs terres lors du Grand Dérangement. C'est pour eux le commencement d'un long exil. Huit ans auparavant, les Hollandais sont venus s'établir dans le village de Pubnico qu'avait fondé Philippe Muis d'Entremont, amenant ce dernier à déménager ses pénates à Port-Royal.

Plusieurs puissances européennes ont voulu établir des colonies en Amérique du Nord. Bon nombre de ces colonisateurs étaient des ennemis en Europe. L'âpre rivalité qui opposait, notamment, les Français aux Britanniques devient un facteur déterminant dans le destin de l'Acadie. Au fil de son histoire, la colonie passera maintes et maintes fois des Anglais aux Français et vice-versa. Finalement, après la guerre de Succession d'Espagne et le traité d'Utrecht, en 1713, l'Acadie sera cédée aux Anglais(1).

Dans les premiers temps, l'Angleterre ne fait guère d'efforts pour manifester sa présence en Acadie. Mais elle exige de ses sujets conquis une loyauté inconditionnelle. Or, les Acadiens n'acceptent de s'engager qu'à la neutralité, promettant de ne prendre les armes ni contre la France ni contre la Grande-Bretagne si la guerre éclate. Au début, on accepte la position adoptée par les Acadiens. Mais la situation est délicate(2).

En 1730, le gouverneur Richard Phillips aurait, dit-on, accepté verbalement cette demi-allégeance. Mais on lui reproche par la même occasion de ne pas avoir informé les autorités de ce compromis. Au cours des décennies suivantes, plusieurs gouverneurs vont exiger, sans succès, que la population acadienne de plus en plus nombreuse fasse le serment d'allégeance à la Couronne britannique. Ils jouissent, en cela, de l'appui du gouvernement britannique à Londres, qui estime que les Acadiens devront, tôt ou tard, choisir leur camp(3).

Le moment décisif survient au cours de l'été de 1755. Les Britanniques préparent une grande offensive en Amérique du Nord, avec l'intention d'attaquer les principales positions françaises sur la frontière que se disputent les deux empires ennemis. Au milieu de ces luttes entre colonies, les Acadiens s'en tiennent à l'engagement pris. Ce qui se passe en dehors de leur colonie ne les concerne pas, affirment-ils. Ils ont toujours été neutres et le resteront(4).

Malheureusement, la promesse de neutralité des Acadiens suscite le doute. Les Britanniques lancent leur offensive contre les positions françaises en s'attaquant, sous le commandement du gouverneur Lawrence, à Fort Beauséjour. Le fort tombe rapidement aux mains des Anglais, qui découvrent, à l'intérieur de ses murs, près de 200 Acadiens. Ceux-ci protestent de leur innocence, affirmant qu'ils ont été forcés de prendre les armes contre leur gré. Aux yeux de certains représentants de la Couronne britannique, leur présence est une preuve de trahison à l'encontre de leur prétendu serment de neutralité(5).

Sur la base de cet argument, le gouverneur Lawrence lance un ultimatum aux Acadiens : ils n'ont d'autre choix que de prêter le serment d'allégeance à la Couronne. Un refus entraînera leur expulsion de la colonie. Comme toujours, les Acadiens ne sont pas intimidés. D'autres gouverneurs ont déjà brandi pareille menace d'expulsion, sans y donner suite. Quelle raison aurait-on de croire que cette fois-ci, il en serait autrement.

Une dernière fois, on offre aux Acadiens l'occasion de prêter serment. Ils refusent. Le gouvernement de Halifax passe alors rapidement aux actes. Le rassemblement des Acadiens commence à Fort Beauséjour, rebaptisé Fort Cumberland. Les Acadiens apprennent que leurs terres, leurs biens et leurs possessions sont confisqués par la Couronne. De plus, on les fait prisonniers jusqu'à l'arrivée des navires affectés à leur déportation.

La déportation donne lieu à des scènes déchirantes; sur la côte s'élève un concert de plaintes d'Acadiens qui prient, pleurent et chantent. En tout, quelque 6 000 Acadiens sont déportés à l'automne de 1755. Leur expulsion de la colonie se poursuit au cours des huit années qui suivent, au fur et à mesure que de petits groupes sont capturés ou se rendent afin de suivre leur famille et leurs amis dans l'exil. À la fin, près des trois quarts de la population acadienne de 15 000 âmes auront été déportés. Beaucoup de familles ont été éparpillées sans laisser de traces et ne seront plus jamais réunies(6).

La décision d'expulser les Acadiens s'inscrit dans la stratégie militaire du gouverneur Lawrence pour défendre sa colonie. Le plan a été conçu à Halifax, à l'insu du gouvernement britannique de Londres, de sorte qu'il est beaucoup trop tard pour que celui-ci puisse réagir. Le gouverneur Lawrence a eu l'idée de disperser les Acadiens entre les 13 colonies britanniques établies le long de la côte atlantique. En étant ainsi éparpillés et noyés au sein d'une population anglophone, les Acadiens seront sûrement assimilés(7).

Mais tous les Acadiens ne sont pas prêts à abandonner si facilement la partie. Certains s'opposent à leur déportation et s'enfuient dans les bois avec leurs familles. Ceux qui sont déplacés arrivent abasourdis, appauvris et dans le dénuement le plus complet. La plupart aboutissent dans la région de la Louisiane et ne retourneront jamais en Acadie. Mais beaucoup s'accrochent à l'espoir de revoir un jour le pays d'où ils ont été expulsés et entreprennent presque sur-le-champ le long voyage de retour en Acadie(8).

En 1764, on autorise officiellement les Acadiens à se réinstaller en Nouvelle-Écosse. La guerre est finie et la France a renoncé à son empire en Amérique du Nord. Les Acadiens ne sont plus considérés comme une menace pour la colonie britannique(9).

C'est ainsi que les descendants de Philippe Muis d'Entremont regagnent leur village natal de Pubnico. Comme bon nombre des 1 500 Acadiens qui sont de retour au pays, il est probable que les d'Entremont trouveront de nouveaux colons installés sur leurs terres et devront trouver un nouvel endroit pour repartir à zéro. Même si beaucoup de choses ont changé depuis 1755, les Acadiens ont conservé la même persévérance et la même détermination à survivre comme peuple et à préserver leur identité distincte, leur héritage, leur langue et leur culture.

Notes en fin de text:

1,2,3,6,7,8,9 - The Acadians
par Barry Moody (Grolier Limited, Toronto, 1981.

4,5 - Life in Acadia
par Rosemary Neering and Stan Garrod (Fitzhenry and Whiteside, Toronto, 1976).