Mémoires d'un pays
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THE ROAD CHOSEN: The Story of Lem Wong
Lem Wong's Cafe

Des racines solides grâce à un bon esprit d'entreprise

Lem Wong arrive au Canada au tournant du dix-neuvième siècle. Il commence une nouvelle vie à frotter des cols de chemise. Cinquante ans plus tard, il travaille derrière la caisse enregistreuse de son propre restaurant qu'il a ouvert à London, Ontario. Certains diront peut-être qu'il n'a pas parcouru un chemin particulièrement long, mais Lem doit sa bonne fortune à son tempérament et à son amour pour sa famille. Il a tracé la voie d'une nouvelle génération.

Les immigrants chinois qui sont arrivés au Canada à la même époque que Lem ont apporté avec eux des valeurs culturelles particulières. La société chinoise fonctionne selon les principes de Confucius, en vertu desquels les liens familiaux et le dur labeur passent avant tout. En outre, depuis des siècles, l'économie florissante a marqué la culture chinoise et de nombreux Chinois connaissent la réussite grâce à leurs études et à leur esprit d'entreprise. C'est ainsi que les Sino-Canadiens arrivent au pays, apportant avec eux leurs pratiques de marché libre. Or, ces croyances et ces principes économiques ont joué un rôle fondamental dans la société nordaméricaine. Les Chinois qui arrivent dans le Nouveau Monde sont prêts à travailler dur pour aider leurs familles à connaître la prospérité (1).

Après avoir travaillé comme blanchisseur pendant cinq ans - à raison de quatorze heures par jour et pour seulement quatre dollars par semaine - Lem Wong réussit à mettre de côté assez d'argent pour faire un voyage aller-retour en Chine. Il retourne donc dans son pays pour trouver une épouse, puis revient au Canada. Lem veut ramener son épouse avec lui, mais il n'a pas les moyens de payer la taxe d'entrée de 500 $.

La seule façon pour Lem Wong de faire venir sa nouvelle épouse, Toye Wong, au Canada est de se faire marchand et, pour le devenir, Lem doit vendre des biens directement. Malheureusement, les blanchisseries que Lem connaît si bien ne répondent pas à cette exigence. Imperturbable, Lem ouvre un magasin où l'on vend de la volaille. Mais, pour satisfaire à la lettre de la loi, il doit finalement ouvrir un magasin de fruits et légumes.

De nombreux immigrants à l'époque procèdent de la même façon pour établir un magasin. Avec l'arrivée d'un nombre de plus en plus important d'immigrants au Canada, de nouvelles communautés s'installent et surgit alors une demande d'aliments et de services auxquels ces personnes étaient habituées dans leur pays. C'est l'occasion idéale pour tout immigrant entrepreneur d'ouvrir une blanchisserie, un magasin d'aliments spécialisés ou un restaurant. Ces entreprises n'exigent ni connaissance linguistique, ni formation particulière, ni mise de fonds importante. Et la nostalgie des consommateurs d'une communauté est une bonne garantie de succès en affaires(2).


Même si, de nos jours, nous avons tendance à dire que de nombreux immigrants asiatiques sont des entrepreneurs, selon le recensement de 1991, ce sont les Chinois, plus que tous les autres immigrants et les Canadiens d'origine, qui sont les plus susceptibles d'être des travailleurs indépendants(3).

En 1914, Lem abandonne les blanchisseries pour tenter sa chance dans un tout autre genre d'entreprise. Il ouvre, à London, Ontario, un restaurant qu'il appelle le Café Wong. Sa fille Gretta se souvient des tables recouvertes de nappes de lin, de la coutellerie en argent, des théières, des sucriers, des pots à lait et des rince-doigts. Tous les serveurs se rendaient à New York pour y recevoir une formation, afin de pouvoir tenir au-dessus de leur tête les plateaux dans lesquels ils transportaient tout ce qu'ils devaient mettre ensuite sur la table. C'était, selon elle, la belle époque du restaurant.

Mais les clients n'étaient pas attirés que par le service et les beaux accessoires de table. Le Café Wong doit sa réputation, dans toute la région du sud-ouest de l'Ontario, à ses soupers dansants et à ses orchestres animés. Tous les vendredis, les spectacles sont retransmis sur les ondes du poste de radio local CJGC. Le maître de cérémonie salue directement ses auditeurs du Café Wong, à London, d'où il leur retransmet la musique de l'orchestre invité.

Pour un homme qui n'avait qu'une quatrième année, Lem Wong avait toutes sortes de bonnes idées pour faire progresser son entreprise et la rendre florissante, selon sa fille de Lem, Mary, qui était caissière au restaurant. Elle déclare en blaguant que personne n'entrait, ni ne sortait du restaurant sans payer. Elle ajoute que Lem accueillait personnellement chacun de ses clients. Il se rappelait toujours de leur nom, de leur visage et les accueillait à bras ouverts dès leur entrée et les accompagnait jusqu'à leur table.

Malgré la chaleureuse hospitalité de Lem et son sens des affaires, la Crise des années 30 frappe durement et oblige Lem à déménager sa famille dans un logement exigu au-dessus du restaurant. Son fils Norman précise que ni lui, ni ses frères et ses soeurs ne se rendaient compte des difficultés que devait affronter leur père. Lem Wong a dû se débattre pour s'assurer que son épouse et ses huit enfants ne manquent de rien durant cette période difficile.

Lem doit aussi affronter les préjugés et la méfiance de nombreux Canadiens qui en veulent aux immigrants chinois dont la détermination et la discipline les amènent à travailler très dur, tout en acceptant des salaires minimes. Cette rancoeur s'accompagne également d'une attitude discriminatoire blessante. Lem n'a pas le droit, par exemple, d'employer des femmes de race blanche dans son restaurant, à cause d'une loi provinciale qui vise à protéger les Blancs contre la corruption des Sino-Canadiens.

Lem Wong était un homme à l'esprit ouvert et au coeur généreux. Tous se souviennent des dîners de Noël qu'il offrait aux hommes seuls sans abri qui ne pouvaient recourir à l'aide sociale. Il insistait d'ailleurs pour qu'on leur serve le même menu qu'aux autres clients, c'est-à-dire un dîner complet à la dinde avec tous les accompagnements traditionnels. C'était un homme de principe qui se refusait à toute concession.

Contrairement aux principes transmis par Confucius, Lem croit que les hommes et les femmes doivent bénéficier des mêmes avantages. Selon la tradition chinoise, les femmes doivent s'incliner devant la volonté des hommes. On n'incitait pas les jeunes filles à faire des études postsecondaires, se souvient Gretta. Mais son père les a encouragées, elle et ses trois soeurs, à poursuivre leurs études comme elles l'entendaient. Mais Norman se souvient que, dans son cas, la situation a été différente. Tous ont pu poursuivre leurs études, sauf lui; il a dû chercher du travail.


Lem et Toye Wong sont tous les deux décédés à l'âge de 97 ans, après une longue vie de labeur et de détermination. Leur huit enfants ont travaillé fort pour donner le meilleur d'eux-mêmes comme le leur avait appris Lem. Deux des quatre filles de Lem Wong, Mary et Clara, sont devenues médecins, tandis que Gretta est devenue avocate et Esther, biochimiste. C'est le fils aîné, Victor, qui a pris la relève, poursuivant la tradition familiale au Café Wong.

Notes en fin de texte:
1,2 - Struggle and Hope, The Story of Chinese Canadians
par Paul Yee (Umbrella Press, Toronto, 1996).

3 - Profil des immigrants de la Chine au Canada
(Citoyenneté et Immigration Canada, Ottawa, 1997).