Mémoires d'un pays
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THE FORCE OF HOPE: The Legacy of Father McGauran
Fever Ships

© Parks Canada

Le bateau d'immigrants Rodena Le bateau d'immigrants Rodena quitte le comté de Cork, en Irlande, le 1er juin 1847 et arrive à la station de quarantaine de la Grosse-Île le 12 juillet. Il compte 254 immigrants à son bord. Le même jour de juillet, le bateau The Princess arrive à la Grosse-Île. Il avait quitté Brême le 24 mai avec à son bord 318 passagers. Le bateau Lloyd arrive de Londres avec 204 passagers, le Roy Adelaide, de Waterford avec 198 passagers, le Sarah, le Triton et le Thistle, de Liverpool, avec au total 1 113 immigrants entassés dans les entreponts(1).

C'est l'inscription officielle que l'on trouve dans le registre pour une seule journée. Autant de bateaux sont arrivés la veille, le lendemain, et chaque jour de mai à octobre de l'année 1847(2). Les immigrants de la famine ont quitté l'Irlande dévastée avec, au coeur, un espoir ardent. Même dans leur fuite vers le Nouveau Monde, la misère s'acharne sur eux. Elle les poursuivra pendant la traversée à bord des bateaux -- les bateaux-cercueils -- jusque dans leur terre d'accueil. Comme si la mort, le désespoir et la déchéance qu'ils avaient connus en Irlande ne suffisaient pas.

ÉVICTION ET ÉMIGRATION

De nombreux immigrants irlandais venus au Canada pour fuir la famine causée par la destruction des récoltes de pommes de terre voyaient dans l'émigration une bénédiction. Les émigrants de la famine comptaient parmi les plus démunis des pauvres de l'Irlande. Un grand nombre d'entre eux n'avaient pu payer le prix de la traversée dans les années précédentes. Mais ils étaient maintenant devenus un trop lourd fardeau pour l'Irlande. Avec l'imposition de la Poor Law par l'Angleterre, chaque propriétaire était tenu de subventionner les tenanciers qui payaient un loyer annuel inférieur à quatre livres. Leurs terres étaient occupées par des tenanciers pauvres accumulant des dettes foncières énormes qu'ils ne pouvaient plus soutenir. L'« émigration assistée » est devenue une solution. Les propriétaires évinçaient les pauvres de leur terre, et, pour être sûrs de s'en débarrasser, payaient le prix de leur passage à bord d'un bateau d'émigrants à destination du Canada, de l'Australie ou de l'Amérique(3).

En 1847 seulement, au point culminant de la famine, 250 000 personnes ont quitté l'Irlande, dont 5 000 sont inscrits au registre comme des émigrants assistés par leur propriétaire. Un grand nombre d'autres émigrants ont reçu une assistance d'oeuvres de bienfaisance, des paroisses ou ont reçu de l'argent envoyé par des membres de la famille qui étaient déjà partis(4).

LE PIÈGE DU NOUVEAU MONDE

La perspective de l'émigration ne semblait pas poser de problème. Les journaux faisaient de la publicité et des affiches étaient placardées un peu partout annonçant les départs : le Jane partait de l'Irlande à destination de Montréal le 20 avril prochain, le Superior partait à destination de Québec le 13 juillet(5). Les émigrants se laissaient prendre par les belles paroles des agents, qui étaient envoyés dans la campagne pour recruter le plus de clients possible pour remplir les bateaux. Ces agents étaient payés en fonction du nombre de passagers qu'ils attiraient. Ils vantaient souvent les installations à bord des bateaux et donnaient l'assurance que la traversée allait être courte et les provisions abondantes(6).

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DU COMMERCE DU BOIS AU COMMERCE DES ÉMIGRANTS

Peu de bateaux qui ont servi au transport des immigrants avaient été construits à cette fin. Pour les propriétaires et les capitaines de bateaux, le transport des émigrants, qui a commencé à prendre de l'ampleur au début des années 1900, n'était qu'une activité secondaire. C'était un moyen de rentabiliser le voyage de retour des navires qui transportaient du bois vers l'Europe(7).

Le commerce du bois entre le Canada et l'Europe était établi depuis longtemps. À la fin du dix-huitième siècle, le commerce du bois, tant pour le Haut que pour le Bas-Canada connaît un essor considérable à cause des guerres napoléoniennes. La Grande-Bretagne a besoin de bois pour reconstruire et réparer les navires de sa Marine. Le blocus de la France sur la mer Baltique pendant les guerres avait privé la Grande-Bretagne de ses sources traditionnelles d'approvisionnement en bois. Le Canada possédait du bois en abondance et les immenses pins blancs de la vallée des Outaouais étaient particulièrement utiles pour construire des mâts(8).

La famine a fait naître un nouveau genre de commerce. Une fois que les navires transportant le bois avaient déchargé leur marchandise en Irlande ou en Grande-Bretagne, les capitaines s'empressaient de transformer les compartiments à marchandises en passerelles pour les immigrants, le « lest payant »(9). Des planches étaient placées tout simplement sur les fonds de cale pour former un plancher temporaire et des rangées de couchettes rudimentaires de dimension réduite étaient mises en place et recouvertes de paille pour toute literie(10).

FAUSSES PROMESSES ET CONDITIONS EFFROYABLES

Les affres de la traversée vers le Nouveau Monde commençaient avant même que les émigrants ne s'entassent dans les cales froides et humides des bateaux. En effet, un grand nombre de bateaux accusaient jusqu à un mois de retard pour le départ. Entre-temps, les émigrants devaient trouver un endroit pour se loger et se nourrir, dépensant ainsi les économies faites pour commencer leur vie nouvelle. Ils ne recevaient aucune indemnisation, et certains d'entre eux devaient retourner chez eux, sans un sou, après des semaines d'attente(11).

Une fois à bord, les émigrants vivaient dans des conditions effroyables : entassement, saleté, manque de nourriture, d'eau potable et de lieux d'aisance. La maladie et la mort régnaient.

LA TRAVERSÉE DE L'ATLANTIQUE

CLa traversée de l'Atlantique vers le Nouveau Monde prenait en moyenne un mois, si le temps était clément. Les naufrages étaient rares, mais lorsqu'il y en avait un, la nouvelle se répandait partout et on le décrivait d'une manière vivante, ce qui ajoutait aux craintes qu'inspirait la traversée aux émigrants(12). Un capitaine en état d'ébriété, une erreur de navigation attribuable à un équipement en mauvais état, et la formation subite de cyclones atlantiques étaient autant de causes de naufrage(13). Un émigrant a rapporté que le bateau à bord duquel il se trouvait, un transporteur de bois, a presque sombré lorsque l'un des sabords de proue, prévu pour recevoir trois pièces de bois pleine longueur, s'est ouvert, et que l'eau a commencé à s'infiltrer au point de mettre le navire en péril(14). De toute évidence, certains bateaux essayaient de faire le plus d'argent possible, sans aucun souci pour la sécurité de leurs passagers.

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MORT ET MALADIE

Certaines traversées pouvaient prendre jusqu'à deux mois. On finissait par manquer de nourriture et d'eau et la fièvre des navires, le typhus et le choléra, se propageaient parmi les passagers déjà minés par la maladie et la faim. Ces traversées, qui occasionnaient plusieurs décès en mer, ont donné naissance à l'appellation « bateaux-cercueils ». C'est en 1847 qu'on a enregistré la plus forte proportion de décès parmi les émigrants. Cent mille émigrants ont fait la traversée vers le Canada au cours de cette année et environ 6 000 sont morts à bord des bateaux ou peu après leur arrivée(15). On faisait les prières d'usage en procédant à la sépulture en mer de ceux qui étaient morts en cours de route(16).

BATEAUX REFOULÉS

Les navires d'émigrants ne partaient pas uniquement à destination du Canada. Un grand nombre d'entre eux se rendaient aux États-Unis. Mais l'accueil qu'on leur réservait était plutôt froid. Les autorités américaines étaient effrayées par l'arrivée soudaine d'émigrants pauvres et crevant de faim, dont un grand nombre étaient trop malades ou trop affaiblis pour travailler. Les Américains ont décidé d'appliquer les Passenger Acts (Lois sur les passagers) qui existaient depuis longtemps mais qui n'étaient généralement pas appliqués(17), et ont refusé d'accorder aux émigrants démunis le droit de s'établir. Ceux-ci étaient refoulés vers la mer. Un grand nombre d'entre eux se sont remis en route pour le Canada, espérant avoir une deuxième chance(18).

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L'ARRIVÉE AU QUÉBEC

Les opinions au sujet de l'immigration irlandaise ont alimenté la presse canadienne ainsi que de nombreux débats publics. Contrairement à son voisin du Sud, le Canada a accepté d'accueillir les Irlandais, quoique parfois avec réticence. Le premier bateau d'immigrants est arrivé à la Grosse-Île, le 14 mai 1847, avec 84 passagers atteints de fièvre à bord. Neuf passagers avaient péri en mer. À partir de cette date, les navires sont arrivés les uns après les autres, amenant des morts et des mourants et submergeant la station de quarantaine. La Grosse-Île, avec ses ressources, ne pouvait s'occuper que de 200 personnes à la fois.

À la fin de mai, 40 navires, comptant au total plus de 10 000 immigrants à bord, attendaient au large de Grosse-Île. Ils formaient une file de deux milles de long sur le fleuve Saint-Laurent(19). De nombreux autres s'apprêtaient à partir de l'autre côté de l'Atlantique : le George, de Dublin, le 28 mai, avec 104 émigrants à bord, le Vergenicus, le 28 mai également, de Liverpool avec 476 passagers. Le 29, le sir H. Pattinger a quitté Cork avec à son bord 399 passagers entassés dans l'entrepont. Et le Heroine, d'Aberdeen, avec 74 passagers seulement(20).

À la fin de l'été de la désolation, on allait enregistrer officiellement encore près de 6 000 décès à la Grosse-Île. Les chiffres non officiels pourraient atteindre 20 000. Personne ne pouvait compter les corps tombés dans les bois ou dans des endroits isolés le long de la grève. De nombreux immigrants Irlandais ont succombé au choléra et au typhus dans les abris qui avaient été érigés rapidement pour les accueillir. D'autres dépérissaient étendus à même le sol ou dans les tentes militaires blanches qui émaillaient la grève. Aux gémissements et aux pleurs des malades et des mourants se mêlaient le bruit du clouage des cercueils et des abris et le grincement des roues des charrettes qui servaient au transport des dépouilles. Les cercueils étaient toujours en nombre insuffisant. Les dépouilles étaient inhumées dans des fosses communes. Aujourd'hui à la Grosse-Île, on peut visiter le cimetière à l'extrémité est de l'île. Parmi les peupliers et les conifères, se dressent des rangées de petites croix de bois marquant la dernière demeure de mères, de pères et d'enfants irlandais. C'est une troublante scène d'espoirs déçus et de rêves irréalisés(21).

Soixante ans après l'horreur de 1847, le Ancient Order of Hiberians (Ordre ancien des Hibériens) a érigé un monument à la mémoire des immigrants irlandais décédés. L'immense croix celtique de granite a été érigée sur Telegraph Hill, le sommet le plus élevé de l'île. On peut y lire une inscription en français, en anglais et en langue gaélique. Voici le texte français :

À la pieuse mémoire de milliers d'émigrés irlandais qui, pour garder la foi, souffrirent la faim et l'exil et, victimes de la fièvre, finirent ici leur douloureux pèlerinage, consolés et fortifiés par le prêtre canadien. Ceux qui sèment dans les larmes moissonneront dans la joie.

Voici la traduction française du texte en langue gaélique:
Des milliers d'enfants de l'Éire sont morts dans cette île pour fuir des lois étrangères tyranniques et une famine créée artificiellement dans les années 1847-1848. DIEU PROTÈGE L'IRLANDE!(21)

Notes en fin de texte
1,2,8,9,20,22 - La Grosse-Île : Porte d'entrée du Canada, 1832-1937
par Marianna O'Gallagher(Carraig Books, Sainte Foy, 1984).

3,4,12,15,18,19 - The Irish Famine, an Illustrated History
par Helen Litton(Wolfhound Press, Dublin, 1996).

5,16 - Grosse-Île au fil des jours, 1847
par Andre Charbonneau and Andre Sevigny(Parks Canada, Ottawa, 1997).

6,7,10,11,13,14,17 - Flight from Famine, The Coming of The Irish to Canada
par Donald MacKay(McClelland & Stewart Inc., Toronto, 1990)