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Lindalee Tracey
La chance des Irlandais, ou
croire à la magie
Mes origines irlandaises sont
aussi invisibles que le vent, on les sent plus qu'on ne les voit. J'ai
été élevée davantage comme une Canadienne
française, mais mon fond irlandais n'a jamais cessé d'imprégner
mon coeur, mes oreilles, ma bouche. Je recherchais les sonorités,
les mots, les sentiments celtes - j'en comprenais davantage le sens profond
que le sens littéral. En 1995, j'ai habité dans le comté
de Cork, en Irlande. Je m'y sentais en terre connue. J'ai écouté
les histoires des places fortes et des cromlechs; et j'ai assisté
au lent réveil des Irlandais au 150e anniversaire de la Grande
Famine. Tant de familles se sont brisées sur cet écueil,
englouties dans le Nouveau Monde. Disparues à jamais. La fin de
leur histoire a marqué le début de la nôtre.
Pour moi, rien n'a évoqué
davantage cette époque qu'un livre que j'ai lu en Irlande. Je me
souviens de m'être dit que ce serait un sujet de film passionnant.
C'était le journal d'un homme s'embarquant à bord d'un navire
pour échapper à la famine et arrivant à Québec
en 1847. Il y parlait d'un prêtre canadien qui l'avait réconforté
par sa grande tendresse et sa générosité. Cette idée
allait germer dans mon esprit pendant deux ans.
Tout bon Irlandais croit aux augures, même s'il ne l'admet pas publiquement.
Mon premier bon augure a été de trouver Siobhan Roberts,
ma documentaliste. Pas une goutte de sang irlandais, mais quel nom! (Des
mois plus tard, elle a affirmé avoir un arrière-arrière-arrière-grand-père
qui a émigré d'Irlande en 1814.) Nous avons passé
au peigne fin toutes sortes de documents ensemble, à la recherche
du personnage parfait pour illustrer l'histoire des Irlandais au Canada.
Je voulais centrer mon film sur le Québec et peut-être raconter
l'histoire des Irlandais qui ont construit le canal de Lachine ou érigé
les ponts de Montréal. Cela reflétait mon âme, point
de rencontre des deux peuples auxquels j'appartiens, le peuple irlandais
et le peuple français.
Mais nos recherches nous ramenaient
constamment à la station de quarantaine sur la Grosse-Île
et à 1847, année où les Irlandais de la famine ont
envahi le Québec. Le premier bateau d'immigrants était arrivé
dans l'île le 14 mai, le jour de mon anniversaire. Sûrement
un autre signe! Je suis tombée sur la photo d'un prêtre irlandais
dans un livre, et sur un passage le concernant - mais à peine suffisant
pour en tirer un film, me dis-je. Nous avons donc décidé
d'abandonner l'idée. Mais plus tard dans la soirée, le livre
s'est ouvert en tombant sur la photo du père Bernard McGauran,
comme s'il avait tourné la page de lui-même. L'Irlandaise
en moi a pris ces choses au sérieux. Le père McGauran me
demandait d'écouter et de me souvenir. Il m'entraînait à
la Grosse-Île.
Le père Bernard McGauran
avait laissé plusieurs lettres que j'ai commencé à
examiner. Il avait dirigé une mission catholique à la Grosse-Île
pendant le terrible été de 1847. Il avait tout vu. Il avait
eu le typhus lui-même. J'étais émue par sa détermination
inébranlable à aider son peuple. Il a dénoncé
avec vigueur les bateaux de la fièvre, l'état des tentes
qu'on érigeait sur la grève pour les mourants, écrivant
des lettres fougueuses à l'archevêque. Il avait le don d'adopter
le bon ton, égratignant au passage sans jamais blesser profondément.
Typiquement irlandais!
Et puis, il y a eu un autre
augure. J'ai relu le livre que j'avais lu en Irlande, en commençant
par la partie où l'auteur rencontre le prêtre. C'était
incroyable! C'était le père Bernard McGauran. J'ai eu un
frisson, puis un sentiment de certitude paisible et profond. Le père
McGauran me talonnait depuis mon voyage en Irlande! Que pouvais-je faire
d'autre que de me rendre à sa volonté?
Je suis arrivée à
la Grosse-Île une semaine avant mon équipe. J'avais besoin
de sentir les lieux, d'obtenir leur bénédiction. Il ne reste
pas grand-chose de l'été de 1847. Quelques fantômes
et une seule cabane. L'électricité est rare dans l'île,
et la nuit, il fait noir et le vent souffle des murmures. J'ai bien entendu
un petit garçon en larmes, perdu, cherchant sa mère. Je
l'ai entendu chaque nuit, particulièrement dans la cabane qui abritait
les malades. Il n'avait pas peur, il était simplement triste.
Grosse-Île est maintenant
un parc national, rendant hommage à tous les immigrants qui ont
osé rêver. Mais pour moi, c'est le lieu où reposent
les dépouilles de mon peuple - un lieu hautement irlandais et sacré.
La chance des Irlandais, celle-là
même qui avait faussé compagnie à tant d'immigrants
en 1847, était avec nous pendant le tournage. Cet automne-là,
il faisait particulièrement chaud et j'ai pu tourner des scènes
d'été. Chacun de nous a été touché
par un aspect des lieux et par le père McGauran.
À la fin du tournage,
les vents se sont levés. Nous avons traîné nos montagnes
d'équipement dans le noir, jusqu'à un bateau qui nous attendait.
Nous avons fait une traversée sur une mer houleuse. L'un des hommes
d'équipage m'a regardée intensément dans les yeux,
peut-être pour voir s'il y trouverait cette complicité qu'ont
certaines personnes entre elles. Comme si de rien n'était, il m'a
demandé si j'avais rencontré des fantômes. «
Oui, seulement un », lui ai-je répondu. Il a semblé
déçu. « Cet endroit est rempli de fantômes »,
m'a-t-il rétorqué. Et il fallait s'en approcher doucement.
Il a alors raconté comment il s'était précipité
vers le cimetière un soir, et avait reçu une gifle cinglante
devant ce qui semblait un « mur » d'esprits en colère.
Il y est retourné plusieurs semaines plus tard, marchant sans précipitation
cette fois, demandant la permission de s'approcher. Il avait compris le
message!
Nous avons échangé
un sourire, croyant tous les deux aux mystères. Et pendant que
les aurores boréales dansaient à travers les nuages et que
la marée nous repoussait en sécurité vers la terre
ferme, nous avons laissé les morts à leurs rêves et
sommes rentrés avec la bonne fortune de la nation qu'ils nous ont
laissée. Quoi qu'il en soit, le père Bernard McGauran était
content.
Addenda : Des semaines plus
tard, pendant le montage du film, un autre augure s'est manifesté.
Au centre-ville de Toronto, j'ai vu une femme qui poussait péniblement
un vieil homme dans une chaise roulante. Lorsque je me suis penchée
pour lui offrir de l'aide, le regard de l'homme aux yeux bleus s'est éclairci,
comme s'il me connaissait. Il m'a remercié dans un anglais teinté
d'un accent irlandais mélodieux. « Vous avez bien réussi,
mon enfant », a-t-il dit. C'était un prêtre. Peut-être
un cadeau de Bernard McGauran.
Biographie
Filmographie
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