Mémoires d'un pays
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PASSAGE FROM INDIA
The Komagata Maru

Au cours de l'été 1914, le nouvel immigrant Bagga Singh et la communauté indienne du Canada ont connu des moments extr'mement sombres. Kuldeep Singh, riche homme d'affaires indien, avait nolisé le cargo Komagata Maru pour faire route de Hong-Kong à Vancouver. À son bord se trouvaient 376 hommes originaires du Penjab, pour la plupart des sikhs, qui avaient commencé leur voyage en Inde et se rendaient au Canada où ils espéraient immigrer et commencer une nouvelle vie. Toutefois, quand le Komagata Maru arriva à Vancouver, la plupart des passagers furent détenus à bord et durent attendre deux mois sur le navire que les autorités de l'Immigration et la communauté indienne négocient leur admission au pays(1).

Les autorités canadiennes avaient été alertées et attendaient. Selon une loi sur l'immigration appelée la Loi de la traversée directe, les passagers du Komagata Maru ne pouvaient débarquer au Canada parce que le navire aurait dû passer directement de l'Inde au Canada. Or, cela était impossible car, à cette époque, aucune ligne de transport maritime n'assurait de liaison directe entre l'Inde et le Canada(2).

Cette injustice blessa profondément Bagga Singh et de nombreux membres de la communauté indienne du Canada. Avec onze autres hommes, Singh forma le Comité du littoral et organisa une contestation judiciaire. La première réunion du Comité attira 500 membres de la communauté indienne, ainsi qu'une vingtaine de partisans blancs et quelques journalistes. Une fois la séance ouverte, les points les plus urgents à l'ordre du jour furent réglés rapidement. On avait besoin d'un montant en espèces suffisant pour que le navire puisse demeurer à Vancouver pendant qu'on négociait son statut. La salle était remplie d'hommes qui n'avaient jamais eu de compte en banque, mais qui conservaient leurs économies dans leurs poches ou dans leur turban. Comme par magie, on vit bientôt une pile de billets de cinq, de dix et même de cent dollars se former sur une table devant les hommes qui avaient pris la parole. La contribution la plus importante atteignit 2 000 $. Quand les dons ralentissaient, d'autres orateurs se levaient pour attiser la ferveur religieuse et patriotique. À la fin de la réunion, 5 000 $ en espèces se trouvaient sur la table(3). Par ses différentes démarches, le Comité parvint à réunir la somme astronomique de 70 000 $.

Malgré ces efforts, le groupe perdit la bataille à la Cour d'appel fédérale et le Komagata Maru fut contraint de rebrousser chemin, ce qui fut ressenti comme une défaite autant par les passagers que par la communauté indienne du Canada(4).

L'arrivée du croiseur Rainbow de la Marine royale canadienne vint renforcer la position canadienne et le 23 juillet, le Komagata Maru dut lever l'ancre et retourner à Calcutta. À son arrivée à destination, la police vint à sa rencontre car elle soupçonnait les organisateurs. Au moment où les passagers débarquaient, une fusillade éclata et tua vingt personnes. Cette tragédie a renforcé le sentiment nationaliste indien, mais elle n'a pas réussi à adoucir de façon notable les lois canadiennes sur l'immigration(5).

À compter de ce moment, l'immigration de l'Inde au Canada fut réduite au minimum et Bagga Singh dut se résoudre à une longue et pénible attente avant de pouvoir réunir sa famille. Lors de sa venue au Canada, Bagga Singh avait laissé derrière lui sa jeune épouse, Harkaur, et deux toutes petites filles. Harkaur dut attendre dix-sept ans avant de pouvoir rejoindre son mari au moment où les femmes et les enfants des résidents autorisés reçurent finalement la permission d'entrer au Canada. Peu après, les Singh eurent une troisième fille, Nsibe.

Des générations plus tard, le souvenir de Bagga Singh et du Komagata Maru est resté vivant dans la communauté indienne du Canada. Belle Puri, petite-fille de Bagga Singh et fille de Nsibe, est journaliste au réseau anglais de Radio-Canada à Vancouver. Elle est née et a grandi à New Westminster où son grand-père s'était établi plusieurs décennies plus tôt. Belle était en train de tourner un documentaire éducatif à l'occasion du 75anniversaire de l'incident du Komagata Maru quand elle fit une découverte surprenante.

Elle se rendit dans la salle où le Comité du littoral s'était réuni pour établir un plan d'action pour le Komagata Maru. Tout en filmant, Belle essayait d'imaginer ce qui s'était passé, les gens qui assistaient à la réunion et ainsi de suite. Plus tard, elle découvrit que son grand-père avait fait partie du Comité et s'était trouvé dans le bâtiment, dans la salle même où elle avait tourné le documentaire. Bagga Singh aurait-il jamais imaginé, songeait-elle, que sa petite-fille Belle raconterait un jour son histoire et celle de la communauté indienne du Canada faite par des hommes ordinaires comme Bagga Singh.

Notes en fin de texte:

1,2,5 - The 1998 Canadian & World Encyclopedia
(McClelland & Stewart, Toronto, 1998).

3,4 - The Voyage of the Komagata Maru, The Sikh Challenge to Canada's Colour Bar
par Hugh Johnson (Oxford University Press, Bombay, 1979).