![]() |
|||||||
| |
|
|
|||||
![]() |
![]() Ali Kazimi Au cours des années où j'ai réalisé plusieurs films sur l'immigration, l'histoire des premiers arrivants me revenait sans cesse à l'esprit. En 1986, l'écrasement de l'avion d'Air India qui a fait plus de 300 victimes canadiennes d'origine indienne a attiré l'attention sur la communauté indienne du Canada et principalement sur la communauté sikhe de la Colombie-Britannique. Comme la communauté sikhe du Canada soutenait un peu le mouvement nationaliste sikh actif dans l'État du Penjab en Inde, on a établi un lien entre cette lutte et l'explosion de l'avion d'Air India. En outre, deux années plus tôt, la première ministre de l'Inde, Indira Gandhi, avait été assassinée par ses gardes du corps sikhs qui voulaient se venger de l'attaque du Temple d'or, le plus vénéré des sanctuaires sikhs, par l'armée indienne. Pendant les années 80, la communauté sikhe semblait sans cesse à la une de l'actualité. Pour moi, cependant, ce n'était pas seulement l'histoire des sikhs, mais aussi une partie de ma propre histoire d'immigrant originaire de l'Inde. même si les premiers immigrants venus de l'Inde étaient en grande partie des sikhs, le Canada les considérait comme des Indiens et eux-mêmes se voyaient ainsi, ce qui les a amenés à jouer un rôle important dans la lutte pour l'indépendance de l'Inde. Je me rendais compte aussi que, sans leur lutte acharnée pour ouvrir la voie, il m'aurait été impossible d'immigrer au Canada. Le public connaît très peu l'histoire de la communauté indienne, et par extension de la communauté sikhe. À titre de réalisateur de films, il importait que je me renseigne davantage à son sujet afin de mieux comprendre ma propre place au Canada. L'incident du Komagata Maru me fascinait et je suis en train de réaliser un film fondé sur cet événement important de l'histoire du Canada et de l'Inde. La création de De Saraba à Vancouver dans le cadre de « Mémoires d'un pays » m'a donné l'occasion de partir à la recherche des anciennes familles dont les ancêtres s'étaient établis en Colombie-Britannique. Nisha Pahuja, recherchiste et auteure, s'est jointe à moi. Elle avait deux ans quand ses parents sont arrivés au Canada en 1971. Sa collaboration au projet apportait donc une autre façon de comprendre et de voir les choses. Pendant des heures, Nisha a interrogé par téléphone ó ce qu'elle adore faire ó des personnes habitant en Colombie-Britannique et elle a recueilli des histoires extraordinaires. De son côté, Prem Gill a joué un rôle crucial à Vancouver en recherchant d'autres personnes. En octobre [1997], je suis allé présenter mon film Shooting Indians : A Journey with Jeffrey Thomas au Festival international du film de Vancouver. Ce voyage m'a permis de rencontrer des gens qui pourraient jouer un rôle dans le nouveau film. La plupart des anciens de la première génération sont décédés, mais leurs enfants se trouvent encore dans la région. Partout où je suis passé, j'ai été accueilli avec beaucoup de générosité. Enthousiasmées par notre recherche, certaines personnes comme Kam Power d'Abbotsford sont allées consulter les archives locales pour obtenir des renseignements sur l'histoire de leur famille. Depuis plus de trois générations, la communauté s'est bien tirée d'affaire malgré les politiques éminemment racistes du gouvernement. La plupart des familles habitent aujourd'hui de grandes maisons de banlieue et exercent des professions spécialisées très diverses. Certaines sont propriétaires des scieries où leurs ancêtres ont travaillé comme ouvriers; d'autres ont acquis une influence économique et politique en Colombie-Britannique. Accoutumée aux médias, Belle n'est pas du tout intimidée par la caméra. Sa famille m'a paru remarquable et ouverte; Nsibe, la mère de Belle, lui a beaucoup parlé de son grand-père maternel Bagga Singh. Belle a évoqué la possibilité d'inclure dans le film d'autres personnes de la famille étendue qui ont connu Bagga Singh. Très enthousiaste, je suis revenu à Toronto avec le désir d'entendre des gens raconter des incidents personnels qui aideraient à imaginer leur vie avant 1947. Le film suivra trois fils conducteurs : l'histoire de l'immigration en provenance de l'Inde et les défis rencontrés par les premiers immigrants au Canada; l'histoire de la communauté illustrée par des anecdotes racontées par des membres de la deuxième génération; et, finalement, l'histoire de la famille de Belle qui formera le pivot de l'histoire. Un plan ambitieux pour un film qui, terminé, doit durer moins de 24 minutes. Samosas, sucreries indiennes et canapés Gurbachan Heed habite rue Singh; le nom de cette rue ó peut-être la seule du Canada à porter un nom penjabi ó vient de la ferme familiale qui, autrefois, longeait toute la rue. La propriété a été transformée en un verger de pommiers de cent acres à l'arrière duquel se dessinent de nouveaux immeubles en copropriété. Gurbachan Heed nous a parlé de la vie à la ferme, des relations entre la communauté sikhe et les travailleurs japonais et chinois que la famille embauchait parfois, de l'édification du gurdwara sikh de l'endroit, de la vie des fermiers dans les années 30, et de la Dépression. Après une autre séance de tournage avec la famille de Belle, nous nous sommes dirigés vers l'île de Vancouver. Avant de prendre le traversier, nous avons rencontré Sadhu Binning, un merveilleux poète qui, à mon avis, a laissé filtrer dans sa poésie l'essentiel de l'expérience indienne au Canada. Son livre, intitulé No More Watnao Door, est publié en anglais et en penjabi. Espérant pouvoir utiliser ses poèmes dans mon film, je lui ai demandé d'en réciter quelques-uns, ce qu'il a fait patiemment plusieurs fois. Puis, le moment est venu de prendre le traversier. Au bout de la route de terre, nous avons découvert Paldi formée de quelques maisons bien tenues et d'un assez grand gurdwara. Les scieries Mayo portant le nom du propriétaire Mayo Singh et les maisons où logeaient les ouvriers ont disparu depuis longtemps. Pendant que nous longions les rues désertes, les nuages menaçants se sont dissipés et un magnifique arc-en-ciel est apparu. Un des gendres de Mayo Singh vit toujours à Paldi et gère le domaine. Dix-huit familles habitent encore dans cette petite ville qui, nous dit-il, rassemblait dans ses meilleurs jours un éventail multiculturel de travailleurs chinois, japonais et sikhs. Au cours de notre dernière entrevue, nous avons fait la connaissance de Nick Mohammed, un très bel homme qui, à 70 ans, conserve le physique d'un jeune homme de 40 ans. Arrivé au Canada en 1905, le père de Nick fut l'un des rares musulmans à émigrer du Penjab au début du siècle. Nick a rejoint son père à la fin des années 30; il a lui aussi travaillé dans les scieries et s'est souvent rendu en visite au gurdwara où la communauté sikhe se montrait très accueillante pour toutes les personnes originaires du sous-continent indien. Très vite, l'entraîneur sportif de l'école a décelé en Nick un athlète et l'a encouragé à pratiquer la lutte. Devenu champion mondial, Nick a été la première personne d'origine indienne à représenter le Canada aux Jeux olympiques de 1956 où il a failli remporter une médaille en se classant quatrième. Une chose nous a beaucoup frappés pendant toutes ces entrevues : aucun des premiers arrivants n'a gardé d'amertume à l'égard des lois franchement racistes de l'époque. Habiles à établir une distinction entre la politique gouvernementale et les relations avec les Canadiens ordinaires, tous nous ont parlé du Canada avec passion. Il leur est même arrivé de rire des affronts qu'eux-mêmes et leurs parents ont subis, mais ils refusent de se considérer comme des victimes. Ils ont eu recours à la loi pour se défendre pacifiquement avec le soutien de nombreux Canadiens de race blanche. Leurs moyens de pression pour obtenir le droit de vote ont été si discrets que nous n'avons pas pu trouver de reportages sur ce sujet dans les journaux de l'époque. La production du film De Saraba à Vancouver m'a donné le rare privilège de rencontrer des personnes qui ont affronté de nombreuses difficultés avec courage et dignité. Elles ont préparé la voie à ceux et à celles qui, comme moi, sont ensuite venus au Canada.
|