Mémoires d'un pays
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PASSAGE FROM INDIA
Director Diary
Ali Kazimi

Depuis mon arrivée au Canada en 1983, je désirais en apprendre davantage sur les origines de la communauté indienne. La plupart des personnes que j'avais rencontrées à l'université étaient des Canadiens de la deuxième génération dont les parents étaient venus d'Inde au milieu des années 60 et au début des années 70. Je savais qu'à une époque antérieure, une vague d'immigrants s'était principalement établie en Colombie-Britannique. La plupart des Canadiens semblaient peu au courant de cette immigration dont les membres de la deuxième génération parlaient eux aussi très peu.

Au cours des années où j'ai réalisé plusieurs films sur l'immigration, l'histoire des premiers arrivants me revenait sans cesse à l'esprit. En 1986, l'écrasement de l'avion d'Air India qui a fait plus de 300 victimes canadiennes d'origine indienne a attiré l'attention sur la communauté indienne du Canada et principalement sur la communauté sikhe de la Colombie-Britannique. Comme la communauté sikhe du Canada soutenait un peu le mouvement nationaliste sikh actif dans l'État du Penjab en Inde, on a établi un lien entre cette lutte et l'explosion de l'avion d'Air India. En outre, deux années plus tôt, la première ministre de l'Inde, Indira Gandhi, avait été assassinée par ses gardes du corps sikhs qui voulaient se venger de l'attaque du Temple d'or, le plus vénéré des sanctuaires sikhs, par l'armée indienne. Pendant les années 80, la communauté sikhe semblait sans cesse à la une de l'actualité.

Pour moi, cependant, ce n'était pas seulement l'histoire des sikhs, mais aussi une partie de ma propre histoire d'immigrant originaire de l'Inde. même si les premiers immigrants venus de l'Inde étaient en grande partie des sikhs, le Canada les considérait comme des Indiens et eux-mêmes se voyaient ainsi, ce qui les a amenés à jouer un rôle important dans la lutte pour l'indépendance de l'Inde. Je me rendais compte aussi que, sans leur lutte acharnée pour ouvrir la voie, il m'aurait été impossible d'immigrer au Canada.

Le public connaît très peu l'histoire de la communauté indienne, et par extension de la communauté sikhe. À titre de réalisateur de films, il importait que je me renseigne davantage à son sujet afin de mieux comprendre ma propre place au Canada.

L'incident du Komagata Maru me fascinait et je suis en train de réaliser un film fondé sur cet événement important de l'histoire du Canada et de l'Inde.

La création de De Saraba à Vancouver dans le cadre de « Mémoires d'un pays » m'a donné l'occasion de partir à la recherche des anciennes familles dont les ancêtres s'étaient établis en Colombie-Britannique. Nisha Pahuja, recherchiste et auteure, s'est jointe à moi. Elle avait deux ans quand ses parents sont arrivés au Canada en 1971. Sa collaboration au projet apportait donc une autre façon de comprendre et de voir les choses.

Pendant des heures, Nisha a interrogé par téléphone ce qu'elle adore faire des personnes habitant en Colombie-Britannique et elle a recueilli des histoires extraordinaires. De son côté, Prem Gill a joué un rôle crucial à Vancouver en recherchant d'autres personnes.

En octobre [1997], je suis allé présenter mon film Shooting Indians : A Journey with Jeffrey Thomas au Festival international du film de Vancouver. Ce voyage m'a permis de rencontrer des gens qui pourraient jouer un rôle dans le nouveau film. La plupart des anciens de la première génération sont décédés, mais leurs enfants se trouvent encore dans la région.

Le sens du vieil adage selon lequel « on doit savoir d'où on vient si on veut savoir où on va » m'a alors frappé. Bon nombre de familles connaissent très peu leur propre histoire et, par conséquent, ont peu à transmettre à leurs enfants. Parfois, ce manque de connaissances a des effets pénibles sur les enfants de la troisième génération qui ne se voient pas représentés dans l'histoire canadienne. Certaines familles au contraire connaissent bien leur histoire, mais ne s'y intéressent pas et se considèrent simplement comme des Canadiens. Entièrement assimilées, elles gardent malgré tout un sens extr'mement fort de la famille au sens large, et j'ai perçu chez d'autres familles un peu de g'ne quand il était question des origines rurales et ouvrières de la première génération.

Partout où je suis passé, j'ai été accueilli avec beaucoup de générosité. Enthousiasmées par notre recherche, certaines personnes comme Kam Power d'Abbotsford sont allées consulter les archives locales pour obtenir des renseignements sur l'histoire de leur famille.

Depuis plus de trois générations, la communauté s'est bien tirée d'affaire malgré les politiques éminemment racistes du gouvernement. La plupart des familles habitent aujourd'hui de grandes maisons de banlieue et exercent des professions spécialisées très diverses. Certaines sont propriétaires des scieries où leurs ancêtres ont travaillé comme ouvriers; d'autres ont acquis une influence économique et politique en Colombie-Britannique.

Finalement, j'ai rencontré Belle Puri, journaliste bien connue de Radio-Canada à Vancouver devenue productrice de films. J'ai été frappé par sa connaissance et par sa compréhension de l'histoire de sa famille, même si son grand-père maternel Bagga Singh est mort avant sa naissance. De toute évidence, Belle se sent membre à part entière de la Colombie-Britannique et sait que ses racines sont profondément intégrées à l'histoire de la province. Elle est fière de la contribution que son grand-père et les autres immigrants indiens ont apportée à l'édification de la Colombie-Britannique.

Accoutumée aux médias, Belle n'est pas du tout intimidée par la caméra. Sa famille m'a paru remarquable et ouverte; Nsibe, la mère de Belle, lui a beaucoup parlé de son grand-père maternel Bagga Singh. Belle a évoqué la possibilité d'inclure dans le film d'autres personnes de la famille étendue qui ont connu Bagga Singh.

Très enthousiaste, je suis revenu à Toronto avec le désir d'entendre des gens raconter des incidents personnels qui aideraient à imaginer leur vie avant 1947.

Le film suivra trois fils conducteurs : l'histoire de l'immigration en provenance de l'Inde et les défis rencontrés par les premiers immigrants au Canada; l'histoire de la communauté illustrée par des anecdotes racontées par des membres de la deuxième génération; et, finalement, l'histoire de la famille de Belle qui formera le pivot de l'histoire. Un plan ambitieux pour un film qui, terminé, doit durer moins de 24 minutes.

Un jour où nous n'avions pas d'entrevue avec Belle, nous nous sommes rendus à Kamloops à l'intérieur de la Colombie-Britannique pour rencontrer Gurbachan Heed qui vit là depuis son arrivée en 1932. Comme c'est la coutume dans les familles sud-asiatiques, elle nous avait préparé le thé.

Samosas, sucreries indiennes et canapés Gurbachan Heed habite rue Singh; le nom de cette rue peut-être la seule du Canada à porter un nom penjabi vient de la ferme familiale qui, autrefois, longeait toute la rue. La propriété a été transformée en un verger de pommiers de cent acres à l'arrière duquel se dessinent de nouveaux immeubles en copropriété. Gurbachan Heed nous a parlé de la vie à la ferme, des relations entre la communauté sikhe et les travailleurs japonais et chinois que la famille embauchait parfois, de l'édification du gurdwara sikh de l'endroit, de la vie des fermiers dans les années 30, et de la Dépression.

Après une autre séance de tournage avec la famille de Belle, nous nous sommes dirigés vers l'île de Vancouver. Avant de prendre le traversier, nous avons rencontré Sadhu Binning, un merveilleux poète qui, à mon avis, a laissé filtrer dans sa poésie l'essentiel de l'expérience indienne au Canada. Son livre, intitulé No More Watnao Door, est publié en anglais et en penjabi. Espérant pouvoir utiliser ses poèmes dans mon film, je lui ai demandé d'en réciter quelques-uns, ce qu'il a fait patiemment plusieurs fois. Puis, le moment est venu de prendre le traversier.

Arrivés dans l'île, nous nous sommes d'abord arr'tés à Duncan pour rencontrer Karm Singh Manak. Je savais par Nisha que Karm était très pointilleux sur l'horaire de ses parties de bridge quotidiennes; nous disposions donc d'une heure environ. L'ensemble de la famille nous attendait et on a servi le thé accompagné de biscuits et de samosas. Karm Singh Manak nous a longuement parlé des luttes des Indiens pour faire respecter leurs droits dans les scieries et pour obtenir le droit de vote, mais aussi de ses amis non indiens et du soutien qu'ils lui ont apporté.


Après avoir passé la nuit à Duncan, nous nous sommes rendus à Victoria le lendemain matin, non sans faire un court détour par la petite ville de chantier de Lake Cowichan. Nous commencions tous à voir dans cette randonnée une sorte de pèlerinage vers les racines de notre communauté et nous avons été agréablement surpris de constater que le petit musée de la ville mentionnait la présence des travailleurs sikhs. Le directeur du musée nous a ensuite indiqué comment nous rendre à Paldi, petite ville fondée par des Indiens et la seule à porter le nom d'un village indien.

Au bout de la route de terre, nous avons découvert Paldi formée de quelques maisons bien tenues et d'un assez grand gurdwara. Les scieries Mayo portant le nom du propriétaire Mayo Singh et les maisons où logeaient les ouvriers ont disparu depuis longtemps. Pendant que nous longions les rues désertes, les nuages menaçants se sont dissipés et un magnifique arc-en-ciel est apparu.

Un des gendres de Mayo Singh vit toujours à Paldi et gère le domaine. Dix-huit familles habitent encore dans cette petite ville qui, nous dit-il, rassemblait dans ses meilleurs jours un éventail multiculturel de travailleurs chinois, japonais et sikhs.

Arrivés à Victoria peu après 17 heures, nous nous sommes préparés pour notre dernière entrevue, cette fois avec Kuldeep Bains arrivé tout jeune au Canada en 1954. Son père l'avait précédé et vivait ici depuis les années 20. Kuldeep Bains, homme distingué de près de 70 ans, est propriétaire d'une importante agence de voyage et mène une vie bien remplie. Il habite un modeste studio offrant une vue spectaculaire sur le port de Victoria. même lui nous a offert le thé et des sucreries indiennes.


Le lendemain, nous avons rencontré Jack Uppal arrivé au Canada à l'âge d'un an. Après avoir passé sa jeunesse à Vancouver, il est maintenant propriétaire d'une scierie. Belle avait accepté de rencontrer Jack à la scierie où elle a pu évoquer avec lui le souvenir de son grand-père Bagga Singh. À cette époque, la communauté était si peu nombreuse que pratiquement tout le monde se connaissait.

Au cours de notre dernière entrevue, nous avons fait la connaissance de Nick Mohammed, un très bel homme qui, à 70 ans, conserve le physique d'un jeune homme de 40 ans. Arrivé au Canada en 1905, le père de Nick fut l'un des rares musulmans à émigrer du Penjab au début du siècle. Nick a rejoint son père à la fin des années 30; il a lui aussi travaillé dans les scieries et s'est souvent rendu en visite au gurdwara où la communauté sikhe se montrait très accueillante pour toutes les personnes originaires du sous-continent indien.

Très vite, l'entraîneur sportif de l'école a décelé en Nick un athlète et l'a encouragé à pratiquer la lutte. Devenu champion mondial, Nick a été la première personne d'origine indienne à représenter le Canada aux Jeux olympiques de 1956 où il a failli remporter une médaille en se classant quatrième.

Une chose nous a beaucoup frappés pendant toutes ces entrevues : aucun des premiers arrivants n'a gardé d'amertume à l'égard des lois franchement racistes de l'époque. Habiles à établir une distinction entre la politique gouvernementale et les relations avec les Canadiens ordinaires, tous nous ont parlé du Canada avec passion. Il leur est même arrivé de rire des affronts qu'eux-mêmes et leurs parents ont subis, mais ils refusent de se considérer comme des victimes. Ils ont eu recours à la loi pour se défendre pacifiquement avec le soutien de nombreux Canadiens de race blanche. Leurs moyens de pression pour obtenir le droit de vote ont été si discrets que nous n'avons pas pu trouver de reportages sur ce sujet dans les journaux de l'époque.

Après toutes ces entrevues passionnantes avec des personnes très au fait de leur patrimoine et de leur histoire, le choix des passages à retenir pour cette partie minime du documentaire a constitué un défi de taille à l'étape de la postproduction.

La production du film De Saraba à Vancouver m'a donné le rare privilège de rencontrer des personnes qui ont affronté de nombreuses difficultés avec courage et dignité. Elles ont préparé la voie à ceux et à celles qui, comme moi, sont ensuite venus au Canada.

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