Mémoires d'un pays
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English SOMETHING FROM NOTHING: The Shumiatcher Saga
Smithbilt Hats
L'IMPORTANCE DU CHAPEAU

Au mariage de Judah Shumiatcher, en 1953, chacun portait son plus beau chapeau. Le marié et son entourage étaient des plus chics. Leurs fedoras gris, décorés d'un large ruban noir, rivalisaient en style avec la coiffe de la mariée. " Un chapeau est romantique, dit Judah Shumiatcher. Rien ne fait plus plaisir que de porter un bon chapeau à large bord qui encadre bien le visage. "

Judah Shumiatcher, cependant, ne s'intéresse pas seulement à la mode des chapeaux. Leur fabrication le passionne autant, sinon plus. Mais d'où vient cet attachement profond? C'est que les chapeaux, en somme, font partie intégrante de son histoire et de son héritage.

De fait, le père de Judah, Morris Shumiatcher, a fondé la Smithbilt Hat Company à Calgary (Alberta) en 1919. Cette entreprise symbolise de façon saisissante toute l'expérience des immigrants au Canada -- repartir à zéro, reconstruire sa vie grâce à un vif esprit d'entrepreneur. L'entreprise Smithbilt est devenu le symbole de l'hospitalité de l'Ouest, en ce qu'elle fabrique le traditionnel chapeau de cowboy canadien, qui est reconnu partout, aussi bien au Canada que dans le monde entier.

Morris et son père ont immigré au Canada de Russie en 1909. Peu après leur arrivée et leur établissement à Calgary, ils ont changé de nom, comme beaucoup d'immigrants à ce moment-là. Pour les Shumiatcher, il semblait acceptable de prendre le nom de " Smith "; ainsi, ils gardaient au moins le " S " de leur nom original. " Mon père ne s'opposait pas à cela, se rappelle Judah. Au contraire, il trouvait l'idée bonne. Il recommençait à neuf, dans un nouveau pays, alors pourquoi ne pas prendre un nouveau nom? "

Le premier emploi que Morris Smith a obtenu à Calgary fut dans une scierie, mais il r'vait d'entreprendre quelque chose qui lui soit propre, de contribuer au développement de son nouveau pays. Donc, selon l'histoire racontée maintes et maintes fois au fil des années, à un moment donné en 1919, Morris est allé chercher de l'inspiration à la bibliothèque. Après s'être attardé à des photos de chapeaux et avoir lu sur leur fabrication, il avait pris sa décision.

Morris s'est ensuite présenté à la banque pour faire financer son idée. Il avait besoin d'un pr't de 300 $ pour transformer les Calgary Hat Works, qui n'était qu'un établissement de nettoyage et de reblocage, en usine de fabrication et de vente de chapeaux. Mais la banque a refusé de lui pr'ter l'argent car il n'avait aucun bien à offrir en garantie; on lui proposa de faire cosigner le pr't par son frère, Harry. Ce dernier dirigeait tout près une entreprise florissante où il vendait des journaux et des magazines, " Harry's News ". Morris s'est indigné au début : si sa signature ne suffisait pas, tant pis, il oublierait tout. " Mais le jour suivant, il retournait à la banque, se rappelle Judah. Il s'était ravisé et, bien entendu, Harry a signé pour lui et il a obtenu les 300 $. Un an plus tard, Morris fabriquait des chapeaux du début à la fin. Et, en 1929, Smithbilt Hats était devenu une véritable entreprise. "

Morris Smith a dirigé l'usine Smithbilt Hats et des magasins au détail associés en Alberta, en Saskatchewan et en Colombie-Britannique, à travers les difficiles périodes de la crise et de la Seconde Guerre mondiale. Il fabriquait et vendait surtout des fedoras. Mais devant la popularité grandissante du chapeau de cowboy, Morris s'est mis à en fabriquer aussi.

À l'été de 1946, Morris a pris une décision concernant le style de chapeau qu'il fabriquerait dorénavant. Cette décision lui a valu une place dans l'histoire du Canada. " La commission chargée du Stampede avait décidé qu'il serait formidable que les résidents de Calgary soient encouragés à porter le chapeau de cowboy durant l'événement, raconte Judah. Les membres de la commission sont donc venus voir mon père pour lui en parler. Papa a réfléchi quelques instants et leur a répondu qu'il n'y avait qu'une chose à faire -- foncer et aller jusqu'au bout. "

Les chapeaux de couleur pastel étaient alors très à la mode. Mais Morris voulait pousser cette vogue aussi loin que possible. « Je vais leur fabriquer un chapeau d'un blanc le plus pur qu'il soit, se dit-il. C'est la couleur de feutre que je commanderai et je verrai bien ce qui arrivera. » Morris a commandé suffisamment de feutre pour fabriquer dix-huit chapeaux de cowboy. Bill Herron, grand éleveur et propriétaire de puits de pétrole, en a acheté quatre pour que sa famille les porte durant le défilé du Stampede. Puis Morris a vendu les quatorze autres en une seule après-midi (1).

L'année suivante, l'usine Smithbilt a fabriqué 240 chapeaux de cowboy blancs pour le Stampede. Ces chapeaux se sont vendus aussi vite que les dix-huit premiers l'année précédente (2). " Ce n'était qu'une intuition, dit Judah. Mais les gens se les arrachaient. Par conséquent, dès 1947, on a constaté que le blanc était la couleur gagnante. "

En 1948, le chapeau de cowboy blanc de chez Smithbilt faisait son entrée sur la scène nationale, au match de la Coupe Grey à Toronto. " Les Calgary Stampeders ont traversé le Canada, portant leur chapeau blanc. Ce fut tout un événement, " dit Judah. À ce moment-là, Judah fréquentait une école de Montréal, tandis que son cousin, Maurice, était à Toronto. " Mon père a cru que s'il envoyait des chapeaux à Toronto, ils se vendraient peut-être, se rappelle Judah. Et nous étions tout à fait d'accord avec lui. "

De nombreux partisans ont coiffé le chapeau lors du match, y compris, bien sûr, Judah et son cousin Maurice. Lorsque les Stampeders l'ont remporté, les deux cousins faisaient partie des gens de Calgary qui, fous de joie, ont envahi terrain pour enlever les poteaux de but.

Parmi les gens de Calgary qui portaient leur chapeau blanc symbolique, on comptait Don MacKay, alors conseiller municipal. Lorsque M. MacKay est devenu maire de Calgary en 1949, il a commencé à offrir des chapeaux blancs aux personnalités qui visitaient la ville. Ainsi, au moment où MacKay a quitté son poste en 1959, le chapeau que Smith avait créé était devenu un symbole de l'hospitalité de l'Ouest, reconnu partout dans le monde (3). Même aujourd'hui, on peut voir affichés sur les murs de l'usine Smithbilt, les photos d'invités de marque comme Mikhail Gorbachev et Wayne Gretsky, coiffés du resplendissant chapeau de cowboy blanc. " De fait, raconte encore Judah Shumiatcher, lorsque l'on aurait offert un autre chapeau blanc au Prince Phillip lors de sa troisième visite à Calgary, il aurait dit 'Oh non, pas un autre!' "

Toutefois, le plus grand moment de l'entreprise Smithbilt s'est produit en 1988. " Ce fut pour nous le plus grand honneur, se rappelle Judah Shumiatcher. Lorsque Calgary a accueilli les jeux Olympiques d'hiver, tous les athlètes canadiens ont porté notre chapeau à la cérémonie d'ouverture. Jamais je n'oublierai l'allure des membres de l'équipe du Canada qui entraient dans le stade portant leurs chapeaux blancs. Tous les athlètes étaient si beaux. Et ce spectacle était diffusé partout dans le monde. "

À la mort de son père, Morris, en 1958, Judah Shumiatcher a hérité de l'entreprise Smithbilt. (4) Morris est mort comme un " Shumiatcher " plutôt que comme un " Smith ", après avoir passé sa vie à passer d'un nom à l'autre. Morris a d'abord envisagé de reprendre le nom de Shumiatcher quand de nombreux membres de sa famille l'ont fait. Il a toutefois décidé de le reprendre dans sa vie privée, mais de garder le nom de Smith pour des fins commerciales.

Mais ses amis lui disaient que c'était insensé de changer de nom. Tous le connaissaient comme Smith. Et puis, le nom de Smith était associé aux célèbres chapeaux Smithbilt. Morris a subi leur influence et est revenu au nom de Smith. Mais quelques années plus tard, il avait encore une fois repris le nom de Shumiatcher. (5)

" Il y a tellement d'histoire ici, tellement de souvenirs, " dit Judah de la saga de la Smithbilt, de même que de celle de la famille elle-même. Judah a gardé la Smithbilt, l'entreprise familiale, malgré sa longue carrière en architecture.

" Je l'ai gardée parce que c'était une entreprise rentable qui offrait un travail intéressant. C'était comme une famille, même à l'usine. Lorsque vous fabriquez un bon produit, vous en 'tes fier. Vendre l'entreprise, cela était impensable, ajoute Judah. J'imagine que, pour moi, l'histoire de l'entreprise Smithbilt illustre parfaitement comment une famille d'immigrants, arrivée au Canada avec seuls ses grands idéaux comme bagage, peut réaliser quelque chose de satisfaisant qui, en même temps, crée un impact favorable dans sa nouvelle patrie."

NOTES EN FIN DE TEXTE:
1,2,3,4,5

The Shumiatcher Saga, by Brian Brennan, Calgary Herald, March 8-10, 1997.